
Tout mon amour
30 mars - 18 avr. 2021
17 mai - 5 juin 2022
Théâtre du Rond Point - Paris
Auteur : Laurent Mauvignier
Metteur en scène : Arnaud Meunier
Comédien : Philippe Torreton, Anne Brochet, Romain Fauroux, Jean-François Lapalus, Ambre Febvre
Presse
LE MONDE
16 mai 2022
« Tout mon amour », un thriller familial sous haute tension
En adaptant le texte de Laurent Mauvignier, Arnaud Meunier met en scène l’un de ses meilleurs spectacles, au Théâtre du Rond-Point, à Paris.
Que se passe-t-il vraiment ici ? Un homme revient dans la maison de son enfance, après la mort de son père. Sa femme l’accompagne. Dix ans plus tôt, leur petite fille a disparu – volatilisée un jour d’été, dans le bois qui borde la maison. Les voilà de retour, dans ce qui fut le lieu de la douleur et de la perte, de la folie, peut-être.
Avec Tout mon amour (2012), Laurent Mauvignier, le romancier de Des hommes (Editions de Minuit, 2009) et d’Histoires de la nuit (Editions de Minuit, 2020), a écrit une pièce magnifique, l’une des plus belles du répertoire contemporain. Elle avait été mise en scène une première fois, en 2012, de manière peu convaincante, par Rodolphe Dana et son collectif Les Possédés. Arnaud Meunier, le directeur de la MC2 de Grenoble, y revient aujourd’hui, et signe l’un de ses meilleurs spectacles, de haute intensité humaine et émotionnelle.
C’est une pièce où rôdent les fantômes, qui sont peut-être bien vivants – ils le sont à divers titres, en premier lieu dans la psyché des personnages, ils occupent les pensées au point d’en devenir agissants. Mais ils sont peut-être bien vivants tout court, aussi. Car à l’heure où l’on enterre le grand-père, une jeune fille apparaît dans le paysage. Qui est-elle ? Elle a l’âge qu’aurait l’enfant disparue, aujourd’hui.
On n’en dira pas plus, sur cette pièce qui fouille les blessures enfouies, les cicatrices mal refermées, les failles profondes que la disparition de l’enfant a creusées dans cette famille – à moins que les failles n’aient déjà été là, et que l’évanouissement dans la nature de la petite fille en ait été une manifestation, un symptôme. Laurent Mauvignier entretient le suspense avec un art consommé, dans cette pièce à la dimension de thriller existentiel.
Nœuds gordiens
Arnaud Meunier aborde Tout mon amour de manière on ne peut plus concrète et incarnée, ce qui donne une lisibilité et une clarté à la pièce qu’elle n’avait pas à la création, sans pour autant déflorer son mystère. Tout se joue, ici, entre la langue de Mauvignier, ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas, les abîmes de silence et de non-dits qu’elle creuse – comme si elle créait des mots-fantômes – et les acteurs.
A ce jeu de l’incarnation, Philippe Torreton, d’une justesse impressionnante, est un atout maître. Terrien, massif, ancré tout autant que hanté par ses disparus, il est cet homme, le père, qui tente de rester arrimé à une forme de rationalité, face à un réel qui vacille, qui sort de ses gonds, face à l’inimaginable qui fait irruption.
Il fait face à sa femme, aussi, que joue une Anne Brochet totalement sur la corde raide, qui épouse la fragilité de son personnage de manière presque inquiétante. Car tout tourne autour d’elle, la mère : de son déni, de son traumatisme, de son rapport insondable à la maternité, dont Laurent Mauvignier s’approche avec autant d’audace que de délicatesse. L’ombre de Médée se profile imperceptiblement dans le paysage, comme un fantôme, là aussi, qui donnerait quelques clés, à charge pour chacun d’ouvrir les portes qui vont avec.
Ambre Febvre, qui joue Elisa, la jeune fille, Romain Fauroux, qui incarne le fils du couple, et Jean-François Lapalus (le grand-père) sont tout aussi remarquables et bien dirigés, dans ce spectacle sous haute tension, où les nœuds gordiens familiaux sont le seul carburant de l’enquête et du suspense. Il est juste dommage que la scénographie, comme souvent chez Arnaud Meunier, reste dans le registre d’un réalisme un peu basique, là où la pièce appellerait une proposition plus sensible, ou plus abstraite, propre à déployer l’imaginaire.
Ce péché véniel n’empêche pas la pièce, qui fait de Laurent Mauvignier le descendant des grands tragiques, de déployer toutes les ondes de choc que laisse entendre son titre à l’apparence si simple : Tout mon amour. Chaque mot compte, ici.