
Loin d'eux
2009/2011
Théâtre Garonne - Toulouse
Collectif les Possédés
Création dirigée par David Clavel & Rodolphe Dana
Presse
LE MONDE.FR
17 juin 2011
« Loin d’eux », du roman de l’absence au théâtre
Devenir le spectateur d’un beau roman est une expérience rare et précieuse. Car l’adaptation d’un livre sur une scène de théâtre est loin d’aller de soi. Le hasard fait que, au même moment, deux magnifiques spectacles offrent une sorte de modèle du genre. Leur secret est d’autant plus délicat qu’il repose sur la plus grande simplicité apparente. Comme si pour passer de l’intimité d’une lecture au partage d’une expérience dramatique, il fallait précisément ne pas trop chercher à adapter : simplement prêter sa voix, son corps, bref, sa présence d’acteur, à des récits dont la force se meut tout naturellement en puissance théâtrale. On l’a dit, cette alchimie fait étincelle aux Bouffes du Nord avec De beaux lendemains, spectacle d’Emmanuel Meirieu conçu à partir du roman de Russel Banks. Au théâtre de la Bastille, dans Loin d’eux, mis en scène par David Clavel et Rodolphe Dana, le miracle est comparable.
La réussite singulière de ce spectacle repose en effet sur la même confiance placée dans les mots, et la même concentration du jeu. Cette fois, c’est un seul acteur (Rodolphe Dana) qui, sur le plateau nu mais minutieusement éclairé, incarne le rôle de tous les personnages du drame: un fils, son père, sa mère, sa tante... Or étrangement, le comédien n’a pas même besoin de modifier le ton de sa voix pour que le spectateur suive ses changements de rôle. L’évidence dramatique parle d’elle-même, et l’intensité du discours suffit à nous conduire. Porté par une voix d’une sincérité irrésistible, le texte est en effet tout aussi saisissant.
Loin d’eux est le premier roman de Laurent Mauvignier, publié aux éditions de Minuit en 1999. Dans ce texte choral d’une immense sobriété se joue, comme dans la plupart des tragédies antiques, le drame d’une transmission ratée, l’échec d’une filiation où l’amour n’a pas trouvé sa place. Tout en posant les questions simples et cruciales de notre époque (a-t-on le droit de vouloir aimer son travail ? gagner sa vie n’est-ce pas, décidément, la perdre ? pourquoi les histoires d'amour ne se passent-elle pas comme au cinéma ?), ce roman décrit le parcours d’un jeune homme qui démarre dans la vie active, et se suicide. Or à mesure que le texte évoque son désespoir de ne pas se sentir exister, le public assiste à un pur moment d’existence, où la présence de l’acteur parvient à créer une succession d’instants en communs entre la scène et la salle. Exprimer un sentiment de vide par un effet de profonde densité, tel est l’heureux paradoxe du grand art.
Blog de Judith Sibony.
LE MONDE.FR 17 juin 2011
FRANCE2.FR
15 juin 2011
De Laurent Mauvignier par le Collectif Les Possédés
Mise en scène : David Clavel et Rodolphe Dana
Théâtre de la Bastille - 76, rue de la Roquette - 75011 Paris
Jusqu'au 1er juillet.
Loin d'eux : famille en morceaux
Luc, né en province, est parti travailler à Paris. Il rentre les week-end dans sa famille. Cette vie, scindée en deux, sera interrompue par son suicide. L'irrémédiable mutisme dans lequel toute la famille paraît avoir été enfermée semble être la cause du drame.
Le livre de Laurent Mauvignier, d'où est tiré la pièce marque l'entrée en littérature d'un écrivain remarqué pour sa polyphonie narrative, la richesse du monologue intérieur.
Son travail sur la langue est un regard éblouissant sur le réel, le concret. Une impression de sincérité absolue traverse le texte.
C'est non pas une autopsie de la victime, mais le regard d'un entomologiste sur une petite tribu qui recense, ressasse, émet des conduites incertaines, reconnaît atermoiement et difficultés d'être avec l'autre.
Chacun des protagonistes, dont Luc, s'expriment tour à tour, racontant les réunions des famille, mettant à jour le poids des silences, le manque de courage, le mur qui se dressait entre Luc et les autres alors qu'il aurait fallu peu de choses pour que l'histoire soit différente. Il apparaît au fil de la pièce que l'amour existait mais qu'il n'a pas été révélé. Quelque chose s'est bloqué, des scories et des blancs se sont infiltrés dans le cours des paroles.
S'il n'y a pas d'explications au drame, toute la trame qui l'a rendue possible est mise à nue.
Rodolphe Dana interprète avec maestria les cinq personnages, changeant d'identité avec une facilité déconcertante. Au milieu d'une scène pratiquement vide, voix chaude, regard intense, gestes lents, avec calme et force intérieure que l'on ressent avec plaisir, il entame le récit des paroles manquées, des non-dits, des regrets. Le cheminement de Rodolphe Dana dans l'univers mental de cette fratrie défaite soulève l'admiration.
Jean-Claude Rongeras
FRANCE2.FR 15 juin 2011
MEDIAPART
14 juin 2011
Les possédés de haut en bas
Il y a des spectacles qui vous retournent sans que vous n’y preniez gare et « Loin d’eux » est de ceux là. Il vous attrape aux tripes sans jamais verser dans le pathos, on se trouve spectateur actif à reconstruire le puzzle à partir des fragments délivrés. Loin d’eux c’est un roman, écrit par Laurent Mauvigner. Un jeune auteur dont la langue donne la parole à ceux qui ne la prennent jamais, ceux qui ont peur des mots, de l’émotion qu’ils dégagent, parce que la pudeur, parce que l’on n’a pas appris. Sur le plateau vide , une chaise en formica. L’acteur, Rodolphe Dana, est là, présence discrète surveillant l’installation des spectateurs, puis il avance au bord du plateau et raconte : Un jeune homme, Luc s’est suicidé. Et chacun va prendre la parole y compris le jeune homme pour dire l’indicible, se remémorer,l’avant , tenter une explication au geste fatal. L’en semble des fragments dresse le tableau d’une famille somme toute comme il y en a tant, une famille où les mots ne servent qu’à désigner jamais à dire , Un père qui ne sait dire son amour qu’en gueulant, une mère inquiète de ne pas voir de « petites amies » , un fils qui passe son temps enfermé dans sa chambre tapissée d’affiches de cinéma des années 50 , un oncle et une tante qui tapent dans le dos et répètent « c’et malheureux ». Le fils part à Paris travaille dans une brasserie des Champs Elysées. Loin d’eux, de ceux qu’il ne supporte plus, il connaît une autre solitude. Fierté des parents, enfin il travaille. Un week-end sur deux, ils l’attendent sur le quai de la gare, 10 mn d’avance, l’amour ne passe pas par les mots. Il y a quelque chose des chansons de Jacques Brel dans ce texte. La chaise ne Formica devient support de projection du décor que nous imaginons. Le café réchauffé au micro onde, la cuisine équipée …
« Qu’est ce qu’on a pas su faire » répète Marthe la mère. L’écriture de l’auteur est à l’inverse de la rudesse de ses personnages, sensible précise, littéraire, pour mieux mettre en relief l’absence, le manque de paroles de ces gens-là. « Qu’est ce qu’on n’a pas su faire » répète Marthe la mère. En nommant la douleur, Laurent Mauvigner ne la rend pas moins vive, elle devient supportable et la vie continue. Rodolphe Dana donne voix à Marthe Jean, Geneviève, Luc, Gilbert. Une présence irradiante, une manière pleine d’être en scène, une façon de nous parler comme si l’on faisait partie de la famille sans tomber dans la séduction . un jeu direct dont on ne voit jamais l’écriture minutieuse. . Il est magnifiquement dirigé par son complice David Clavel, membre du collectif « Les possédés ».
Les Possédés ont pris la Bastille salle du haut et salle du bas .A 19h30 dans la petite salle, David Clavel et Marie-Hélène Roig jouent « Planète », un texte d’Evgueni Grinchkovets. Il y est question de solitude, de fenêtres éclairées et d’amour. Le texte d’Evgueni Grinchkovets décrit à merveille ses moments où l’on a l’impression que tout fait signe, la résonance d’une chanson pop, d’une affiche de publicité qui vante un produit pour une « meilleure communication. L’amour tout à la fois extraordinaire et si banal ! Universalité du propos, les rires fusent dans la salle dans la description de l’état amoureux, son début, son milieu sa fin. David Clavel et Marie-Hélène Roig sont superbes de justesse, et d’humour. La saison au Théâtre de la Bastille se termine en beauté par cette soirée à fleur de peau.
Véronique Klein
MEDIAPART 14 juin 2011
MARIANNE
9 Juin 2011
Le collectif les Possédés « prend » la Bastille
Un collectif de neuf comédiens « Possédés », présente deux pièces, au théâtre de La Bastille: « Planète » et « Loin d'eux ». La première est pleine d'humour, la seconde plus sombre raconte le parcours dramatique d'un jeune homme fraîchement débarqué à Paris.
Rien de ce qui est humain n’est étranger aux « Possédés », comme s’appelle ce collectif de neuf comédiens, créé en 2002. On en a une nouvelle preuve avec la double prestation qu’ils proposent au théâtre de La Bastille.
La première permet de redécouvrir Evguéni Grichkovets, un auteur russe contemporain qui est aussi acteur. La pièce, qui s’appelle « Planète », est une ballade dans un monde où se mêlent Jacques Tati (pour l’humour) et Ionesco (pour l’absurde). Deux personnages sont en action : un homme (David Clavel) et une femme (Marie-Hélène Roig), deux êtres solitaires errant sur cette « Planète » et qui cherchent en vérité la même chose, désespérément, à savoir l’amour. Ils sont l’un à côté de l’autre, mais ne se voient pas, jusqu’à la scène finale, où ils semblent se rencontrer pour la première fois, mais rien n’est moins sûr.
Elle est dans son appartement, allant de la cuisine au salon. De temps en temps, le téléphone sonne. Elle répond, mais le propos n’est pas clair. Elle sort puis revient, toujours aussi intrigante. Lui regarde la vie passer comme il examine les fenêtres allumées des appartements, la nuit, dans la rue, témoignages inaccessibles d’une vie qui lui semble interdite. Il voit sa vie à Elle, fantasme sur une hypothétique rencontre, va et revient, tient des propos parfois décousus, parfois provocants, toujours décapants. Il se dégage de cette pièce comme un parfum d’angoisse atténué par une note d’humour.
Rien de drôle, en revanche, pour « Loin d’eux », second spectacle que proposent « Les Possédés ». Cette fois, il s’agit d’un extrait du premier roman de Laurent Mauvignier, écrivain avec lequel le collectif a entrepris une collaboration fructueuse et prometteuse. « Loin d’eux » raconte le suicide d’un jeune homme, Luc, qui a quitté sa famille pour « monter à Paris », comme on dit, qui est arrivé dans la capitale avec son blues, son angoisse, sa dose de drames accumulés, et qui ne s’en remettra jamais.
Rodolphe Dana est seul sur scène, avec une chaise comme simple accessoire. Il interprète tous les personnages à la fois, Luc, sa mère, son père, une amie de la famille. De sa voix grave, Dana reprend la musique si particulière de Mauvignier, une musique dont les notes écrivent les petites choses de la vie, si dure, si épuisante, si étouffante, la vie faite d’incompréhensions, de non dits, de mésentente, d’aspirations refoulées, de drames inoculés, de souffrances entassées dans les coeurs. Rodolphe Dana passe d’un personnage à l’autre avec une étonnante maestria, comme s’il avait une faculté de se démultiplier à l’infini. Il est Luc et ses plaies intimes, Luc l’éternel incompris. Il est la mère aimante pour l’éternité, la mère dépitée, la mère transformée en plaie ouverte. Il est le père qui a vécu toute sa vie dans le monde de l’usine, un univers où il est interdit de flancher, où il faut être dur pour résister à l’adversité, et qui ne comprend pas que son fils ait eu des états d’âme, alors que lui vient d’un temps où l’on n’avait que des états de service social. Rodolphe Dana est enfin l’amie de la famille qui tente de les consoler, en vain, expliquant qu’il faut bien vivre, que voulez-vous. Mais à quoi bon ? La réponse tombe avec la scène finale, quand la salle plonge dans le noir absolu.
« Planète » de Evguéni Grichkovets, par le Collectif « Les Possédés », création dirigée par David Clavel, avec David Clavel et Marie-Hélène Roig.
« Loin d’eux », de Laurent Mauvignier, co-mise en scène Rodolpe Dana et David Clavel, avec Rodolphe Dana. Théâtre de La Bastille, 76 rue de la Roquette 75011 Paris
Jack Dion
MARIANNE 9 Juin 2011
WEBTHEA
2011
Loin d'eux de Laurent Mauvignier
Un monde de taiseux
Porter des textes littéraires à la scène est une entreprise périlleuse. On en a une preuve actuellement avec la mise en espace du magnifique roman de Russel Banks, De beaux lendemains, qui, malgré le talent de grands acteurs, ne parvient pas à force du livre. Pas très convaincante non plus, la proposition des Possédés avec Planète du russe Evguéni Grichkochevts. Mais cette fois, c’est le texte qui tombe à plat ; exception faite de quelques fugitives percées, il n’a pas le mordant de Comment j’ai mangé du chien, interprété par l’auteur lui-même.
A l’inverse, Rodolphe Dana, du même collectif Les Possédés, a véritablement rencontré l’écriture de Laurent Mauvignier dont il restitue toute la singularité du point de vue et du style avec une belle fidélité. Dans ce premier roman percutant, Mauvignier a choisi le principe de la narration multiple pour tisser un récit kaléidoscopique autour de la figure de Luc qui entremêle les voix des proches, du père, de la mère, du frère, etc. et de Luc lui-même. Une famille frustre où la parole ne circule pas et dans laquelle Luc étouffe de ce silence pesant. Il mourra de ce défaut de communication comme une plante meurt par manque d’irrigation. Et personne n’a rien vu venir, évidemment. Le problème de chacun c’est de ne pas savoir regarder l’autre ; tout le monde aime Luc mais personne ne le lui dit, ne le connaît ni ne le comprend.
Seul en scène, sans autre accessoire qu’une chaise, Rodolphe Dana se fait conteur et un peu plus que cela ; il endosse les voix de chacun pour dresser le portrait en creux de Luc, avec une sobriété et une tension à la mesure de l’écriture de Mauvignier, économe, dense, sans fioriture, exacte. A entendre le texte ainsi résonner, on pense à la parenté avec Jean-Luc Lagarce et on ne s’étonne plus que Rodolphe Dana, familier de l’oeuvre du dramaturge, ait eu envie de faire entendre la langue de Mauvignier, drue et pudique, pétrie de douleur contenue. Luc c’est un peu Louis de Juste la fin du monde. Le rapprochement entre ces deux univers très proches par la sensibilité et le point de vue sur les relations familiales interroge la frontière entre roman et théâtre.
Loin d’eux de Laurent Mauvignier, mise en scène Rodolphe Dana et David Clavel, avec Rodolphe Dana, collectif Les possédés au théâtre de la Bastille à 21h jusqu’au 1er juillet. durée : 1 heure.
Loin d’eux est édité aux éditions de Minuit