
Ce que j'appelle oubli
Du 12 au 22 avril 2012
Studio Théâtre - Paris
Mis en espace et interprété par Denis Podalydès
Pour la première fois à la Comédie-Française
Durée du spectacle 1 h environ
Avec la complicité de Stéphanie DANIEL à la lumière
Presse
LE MONDE
17 avril 2012
Pourquoi, quand Podalydès parle, il vous transperce
Dit par lui, « Ce que j'appelle oubli », de Laurent Mauvignier, est de ces textes qu'on n'oublie pas.
Il aurait pu partir en courant. Essayer de s'enfuir. Il n'a pas bougé. Quand les vigiles se sont approchés de lui, qui buvait une canette de bière, dans une allée du supermarché, l'homme a laissé faire. Il a entendu leurs voix, et il s'est replié dans le silence. Il a vu leurs corps, leurs têtes, leurs bras qui allaient l'empoigner, et il est resté là, à finir sa bière, dans l'allée du supermarché où les vigiles l'ont cerné, puis traîné, avant d'aller le cogner à mort sur une dalle de ciment... Cette histoire, vous l'avez lue dans les faits divers. Mais, si vous allez au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, vous l'entendrez et elle vous traversera le corps, parce qu'elle est racontée par Denis Podalydès, et écrite par Laurent Mauvignier, dans « Ce que j'appelle oubli ».
Il est seul en scène, tendu vers un récit qui tient en une question : comment relater ce qu'on ne peut expliquer ?
Publié aux éditions de Minuit, ce texte n'a pas de majuscule, pas de point final, et il tient en une seule phrase, de soixante-quatre pages. Exactement comme « La Nuit juste avant les forêts », de Bernard-Marie Koltès, dont Laurent Mauvignier a choisi de s'inspirer, après avoir vu, un soir, placardée sur un mur, une affichette sur laquelle il était écrit : « Le procureur, ce qu'il a dit, c'est qu'un homme ne doit pas mourir pour si peu ».
Cela, Laurent Mauvignier le relate dans la bible du spectacle, qui en est un parce qu'il donne à voir, au sens propre, et qui, en même temps, s'en distingue parce qu'il est transcendé par la présence d'un grand acteur, seul en scène, immobile pendant une heure, entièrement tendu, de tous ses muscles, de tout son être, vers un récit qui tient en une question : comment relater ce qu'on ne peut expliquer ?
Laurent Mauvignier donne la parole à un narrateur qui s'adresse au frère de l'homme mort. Il semble bien le connaître, il sait que rien ne refermera jamais la plaie de l'absence, mais il veut lui donner des mots, comme on met son manteau sur les épaules de quelqu'un qui grelotte de douleur, en sachant que c'est le geste qui importe, et que nul manteau ne peut réchauffer un froid intérieur. Souvent, les mots du narrateur font mal : ils sont violents, pas en eux-mêmes, mais parce que la réalité qu'ils traduisent est violente. C'est celle d'une solitude qui mène un jour un homme à prendre une canette de bière dans un supermarché, parce qu'il a soif, tout simplement soif, et que ses poches sont « cousues ».
Au Studio-Théâtre, c'est tout le corps de Denis Podalydès qui semble « cousu ». Vêtu d'un tee-shirt rouge et d'un pantalon gris, l'acteur a les deux pieds, nus, fichés dans le sol. Le gauche est en retrait, de biais ; le droit, de face ; dans l'angle de la jambe, légèrement pliée. Dans cette immobilité-là, il y a la tension terrible d'un élan arrêté net. Les bras, eux, semblent vouloir, comme ceux d'une pietà, offrir un don : ils bougent à peine, mais pourraient tenir l'humanité entière dans le demi-cercle consolateur qu'ils dessinent. Rien que pour ça, on a envie de dire « merci » à Denis Podalydès, qui s'est dirigé lui-même, dans le décor sobre d'une pièce noire éclairée par Stéphanie Daniel.
Et puis, il y a la voix, cette voix sans pareille de Denis Podalydès : quand elle s'adresse à vous, vous avez l'impression qu'elle vous regarde, comme vous transpercent les yeux noirs de l'acteur. Du plus banal, cette voix fait naître une histoire. Du moindre mot, elle crée une image. Ce n'est pas son timbre qui est le plus marquant, mais ce qu'elle évoque : sa force narratrice est telle qu'elle peut donner forme même « à l'ombre d'un homme », comme celui dont on suit la trajectoire dans « Ce que j'appelle oubli », qui commence et finit dans le noir. Comme le théâtre. Et le théâtre de la vie, ici à son acmé.
Brigitte Salino
LE MONDE 17 avril 2012
« Ce que j'appelle oubli », de Laurent Mauvignier. Mis en espace et interprété par Denis Podalydès. Studio-Théâtre de la Comédie-Française, galerie du Carrousel du Louvre, 99, rue de Rivoli, Paris 1er.
LES ECHOS
17 avril 2012
Requiem théâtral
« Ce que j'appelle oubli » de Laurent Mauvignier. Mis en espace et interprété par Denis Podalydès.
À Paris, Studio-Théâtre de la Comédie-Française, jusqu'au 22 avril. Durée : 1 heure.
Dire la violence gratuite, le meurtre, la lâcheté, la douleur. Mais ne pas pleurer, ne pas enrager. Jouer l'horreur d'un fait divers avec la distance du juste. Il y a trois ans, à Lyon, un homme est battu à mort par quatre vigiles dans les réserves d'un supermarché, parce qu'il a volé une canette de bière. Découvrant l'affaire dans un journal, Laurent Mauvignier en fait un court récit digne et cinglant « Ce que j'appelle oubli » (Les Éditions de Minuit).
Au Studio de la Comédie-Française, Denis Podalydès s'empare avec retenue de « cette phrase unique qui court sur soixante pages » et en fait vibrer chaque mot, dans un silence quasi religieux. Une longue épitaphe transformée en beau geste théâtral.
Vêtu simplement — tee-shirt rouge et pantalon noir —, éclairé de biais par deux projecteurs blancs — lumière de supermarché, de morgue ou de sépulcre —, joue le rôle de l'ami, du témoin, exorcisant la souffrance de ceux qui restent. Il parle au petit frère de la victime sans détour, rappelant chaque détail de la séance de torture, la défense minable des vigiles lors du procès... « Et ce que le procureur a dit, c'est qu'un homme ne doit pas mourir pour si peu » : c'est par cet extrait d'article que démarre le spectacle, expression singulière d'une justice désabusée, dépassée par l'absurdité du monde.
Sursaut d'humanité
Le comédien français joue la sobriété, mais pas la neutralité. Il module ses effets, optant pour un ton de colère froide, canalisant le flot d'émotion, pour ne jamais donner dans le pathos et dans l'excès. Derrière la révolte, couve la compassion. « Ce que j'appelle oubli » doit combattre l'oubli justement et dénoncer l'inacceptable. Mais c'est aussi un baume, un sursaut d'humanité. À la fin du spectacle, Denis Podalydès réussit ce prodige de ressusciter sous nos yeux la victime, fantôme halluciné se projetant sur l'avant-scène dans des gestes sinueux et lents. Comme si, après ce requiem « dramatique » et laïc, l'homme martyr, mort trop tôt, mort pour rien, avait enfin trouvé le repos.
Un moment bouleversant de théâtre qu'on n'est pas près d'oublier...
PH. C.
LES ECHOS 17 avril 2012
LE FIGARO
17 avril 2012
Denis Podalydès, le souffle du consolateur
Théâtre – Seul en scène, il dit le puissant texte de Laurent Mauvignier « Ce que j'appelle oubli ».
Remarquable.
Vulnérable. Il surgit vulnérable. Frêle, pieds nus sur le plateau du Studio-Théâtre de la Comédie-Française. Simplement vêtu d'un tee-shirt rouge à col en V et d'un pantalon gris. Pas de décor, mais les deux colonnes de lumière de Stéphanie Daniel qui vont de crudité de néon à douceur de tamis.
Denis Podalydès, fine barbe encadrant le visage fin que domine un haut front hugolien, est seul en scène pour défendre un texte puissant et singulier de Laurent Mauvignier, « Ce que j'appelle oubli ». Un texte composé d'un seul mouvement, comme une phrase entamée avant les premiers mots écrits (et ici entendus) et qui se poursuivra au-delà du tiret final. Une phrase ouverte comme un lamento, une phrase qui pourrait appartenir à ce genre oublié mais que des esprits lettrés comme Mauvignier ou Podalydès connaissent : la consolation. Un jeune homme est mort sous les coups de quatre vigiles. Un jeune homme qui n'avait commis d'autre crime que de boire une canette de bière dans les rayons d'un supermarché.
En une heure de haute voltige, Denis Podalydès dit, d'une voix grave, le malheur d'une vie.
Ce fut un fait divers de l'été lyonnais, il y a quelques années. Quelques lignes dans les journaux. Puis, un soir, à Paris, alors qu'il va dîner chez des amis à qui il s'apprête à offrir « La Nuit juste avant les forêts » de Bernard-Marie Koltès, l'écrivain tombe sur une affichette qui rappelle l'affaire, reprenant les mots du procès : « Le procureur, ce qu'il a dit, c'est qu'un homme ne doit pas mourir pour si peu. » Texte écrit dans l'urgence et retravaillé des mois durant. Dès lors, Denis Podalydès a su qu'il fallait le porter au théâtre.
Il le fait, magistralement. L'homme qui parle dans le texte s'adresse au frère de la victime. Il raconte, s'interroge, imagine. Sa pensée vagabonde, il corrige ses réflexions. Pas de point, donc, mais des virgules et des tirets. La ponctuation, c'est le souffle de Podalydès. Immobile, jambe droite légèrement fléchie, bras le long du corps, il ne bougera que vers la fin. Une heure de haute voltige qui dit, d'une voix grave, le malheur d'une vie, qui tranche dans le vif d'une société, la nôtre, qui est politique autant que poétique.
Grand livre, grande interprétation, grand théâtre.
Studio-Théâtre à 20 h 30, jusqu'au 22 avril.
« Ce que j'appelle oubli », de Laurent Mauvignier