LE MONDE
2 - 3 novembre 2008
La mort dépeuple autour de soi. Surtout le suicide. Pourquoi ? En raison de la recherche des responsabilités, le poids de la culpabilité, l’impossibilité de se défaire, par le partage, d’un chagrin qui poisse et obsède. L’affaire prend une autre dimension encore plus épineuse, car la défenestration s’est produite sur le lieu de travail et qu’il ne s’agit pas d’une première au sein de l’entreprise Codotex, laquelle promeut une culture stressante de l’évaluation et de la perfomance.
D’autant que Brigitte (Barbara Schulz), l’épouse du suicidé, travaille dans la même entreprise. Jusqu’ici, considérée comme une salariée modèle, acquise au management libéral à l’heure de la mondialisation, la voilà qui embarrasse. Après l’enterrement, les gens s’écartent à son passage, dans les couloirs, les regards la fuient. Désormais, elle mange seule à la cantine. Par son geste, son mari a porté atteinte à l’entreprise. Chacun doit prendre parti au risque de trahison.
La direction manifeste à Brigitte une hostilité croissante tandis que celle-ci attend des éclaircissements sur la réunion qui a précédé la mort de son mari. À travers ce fait divers, les syndicats veulent, eux, poser le problème du harcèlement moral. En quête de la vérité d’un drame qui lui échappe, l’héroïne se collette, dans les larmes et l’émotion, à l’absence de l’être aimé. Barbara Schulz lui donne des traits tirés, des accès de révolte alternant avec des moments de silence.
En petites touches et ellipses, en cadrages serrés, la réalisation de Fabrice Cazeneuve sert le scénario cosigné avec Laurent Mauvignier, qui avait déjà évoqué la question du suicide dans son livre Loin d’eux (éd. de Minuit, « Double » 1999). Choix a été fait d’absence de musique pour éviter tout artifice dramatique.
Les scénarios originaux d’écrivains sont parfois d’excellentes surprises. En témoignait, en 2007, Maman est folle d’Olivier Adam. Dans Seule, portrait de femme abandonnée par les uns et les autres, Laurent Mauvignier, immense écrivain des éditions de Minuit, le plus capital de sa génération, fait preuve des qualités nécessaires à une bonne histoire : point de vue affirmé mais nuancé, sans bien-pensance ni volonté de trancher, sans édification ni manichéisme habituel des fictions régies par la trame classique du combat d’un individu seul contre le système. La critique socioéconomique est envisagée au plus près du personnage principal. La condition humaine, trop humaine.
Macha Séry
LE MONDE, 2 – 3 novembre 2008