
Proches
du 12 septembre au 8 octobre 2023 au Petit Théâtre - Paris
texte et mise en scène Laurent Mauvignier
avec Cyril Anrep, Pascal Cervo, Gilles David, Lucie Digout, Charlotte Farcet, Arthur Guillot, Norah Krief, Maxime Le Gac-Olanié
assistanat à la mise en scène Elsa Imbert
scénographie Emmanuel Clolus
lumières Stéphanie Daniel
son Lucas Lelièvre
costumes Anne Autran
« Proches » à La Colline
Interview de Laurent Mauvignier
La Colline présente « Proches », première création et mise en scène du romancier Laurent Mauvignier à l'affiche du 12 septembre au 8 octobre 2023.
Presse
ARTISTIKREZO.COM
15 septembre 2023
“Proches” : superbe révélation théâtrale de Laurent Mauvignier
À l’occasion du retour d’un fils qui a purgé quatre ans de prison, sa famille prépare la fête et se réunit pour l’accueillir dans la joie. Pourtant, derrière cette guirlande suspendue par toutes les mains en son honneur, on s’écorche, on se dispute, les non-dits sont révélés et les faux-semblants se meuvent en agressivité. Et si ce retour allait bouleverser l’apparente harmonie familiale ? Et si ces proches ne l’étaient pas autant ? Et si le retour de l’enfant maudit n’était qu’un fantasme ? L’écrivain Laurent Mauvignier met en scène son texte tel un florilège d’interrogations sur le réel et sur l’amour avec d’éblouissants comédiens dont Gilles David, bouleversant dans le rôle du père.
A chacun sa vérité
Ils sont tous là, face à nous, les membres de cette famille déchirée par le traumatisme de la condamnation de Yoann, démoniaque ange blond incarné par Maxime Le Gac-Olanié. La guirlande de bienvenue, colorée et bon-enfant, ils la tiennent par leurs mains, formant eux-mêmes une guirlande générationelle. Au centre les deux parents, Kathy, formidable Nora Krief, et Didier, Gilles David bouleversant. Ces deux-là, unis par les épreuves, notamment lorsque des lettres anonymes en cascade sont venues ternir le quotidien familial il y a quatre ans, au moment de l’incarcération du fils. Du coup, ils sont partis direction le Nord, histoire de se refaire une vie nouvelle. C’est Malou, l’aînée, interprétée par Charlotte Farcet, et son compagnon Quentin, Cyril Anrep, qui ont repris la maison, cube blanc en fond de scène. C’est elle, droite dans ses bottines, dans une robe blanche immaculée, qui semble régir les secrets de famille et qui a invité Clément, Pascal Cervo, l’amant de Yoann qui débarque à la demande de ce dernier.
Monstrueusement proches
Vanessa, la benjamine, incarnée par Lucie Digout, est venue également avec son bébé, ainsi que Romain, le papa du bébé, interprété par Arthur Guillot, une grande gueule qui porte sa jeunesse décomplexée en étendard pour pouvoir ainsi librement proférer des propos racistes. En attendant Yoann, on ouvre une bouteille, tout le monde se réjouit, mais l’attente se fait bien longue et les langues se délient. La spécificité du texte de Laurent Mauvignier est de laisser le champ libre à une parole plurielle, avec des propos qui se succèdent ou se parasitent, comme dans la vie réelle. C’est la bande son, énigmatique et très efficace, qui crée soudain un happening pour passer d’un personnage à un autre. Chacun, face public, face à son interlocuteur, face à lui-même, se raconte, avec sa propre vérité, prise par l’autre pour une baliverne, au mieux un fantasme. Parole errante, souffrante, ironique, affective, dramatique, superficielle, qui se construit et se déconstruit lors de la prise de parole.
Une théâtralité vibrante
Ces mots, proférés comme de petites bombes atomiques, ou des grenades prêtes exploser, ce sont aussi des bouts de peau, des écorchures que les personnages nous laissent au bord de leur terrasse. La maladie du père, le non désir d’enfant de la mère, la stérilité du couple de l’aînée, autant de petites lames qui strient et vont faire exploser les faux-semblants de cette famille réunie. Tandis que Yoann traverse la scène en observant ses proches, comme s’il les rêvait, sans être parmi eux, et que l’amant, Clément, tente de rendre Yoann plus humain en racontant leur vie, sa course à l’échec. C’est de tout cela que parle cette pièce dont on sent les influences de Jean-Luc Lagarce, de Nathalie Sarraute et de Pasolini. Du vrai et des fantasmes, de l’amour fou, de la projection que nous faisons sur tout ce que nous pensons posséder. En vain. Et les mots, nos bouées de sauvetage, qui nous conduisent soit au rivage, soit au naufrage. Du roman au théâtre, une transition très réussie.
Hélène Kuttner
ARTISTIKREZO.COM 15 septembre 2023
LE MONDE
12 septembre 2023
Laurent Mauvignier : « Si je suis allé vers le théâtre, c’est pour clarifier la question de sa présence dans mes romans »
L’écrivain signe un nouveau spectacle, intitulé « Proches », dans lequel il s’essaie pour la première fois à la mise en scène. Il détaille, dans un entretien au « Monde », les occasions narratives offertes par l’écriture de pièces.
En 2012, Laurent Mauvignier écrivait sa première pièce de théâtre (Tout mon amour). Onze ans plus tard, l’auteur de Loin d’eux et d’Histoires de la nuit (Ed. de Minuit, 1999 et 2020) passe à la mise en scène et crée son dernier texte au Théâtre national de la Colline, à Paris. Avec Proches, qui raconte l’histoire de personnes attendant la sortie de prison d’un jeune homme, Yoann, il effectue un zoom vertigineux sur la nature aliénante des rapports familiaux. Une plongée en forme de dérapage contrôlé qui oscille d’une normalité de façade vers le dérèglement.
Qu’est-ce que le théâtre vous apporte que vous ne trouvez pas dans l’écriture du roman ?
Le théâtre ne me hante pas de la même manière. Mon désir de lui est un caillou dans ma chaussure : il apparaît, disparaît, réapparaît. Vient un moment où, pris au piège, je sais que je vais être obligé de passer par lui. Ce n’est pourtant pas ce pour quoi je suis le plus doué. J’ignore combien de temps la pièce en cours va me réquisitionner : deux, trois, quatre ans ? Je vais au bout d’une version, j’attends, je me relis quelques semaines plus tard, et là, je suis consterné. Tout est nul. Alors je m’y remets. Dans le roman, je me sens chez moi. Au théâtre, je me sens chez les autres. J’ai besoin du théâtre parce que j’ai besoin des autres. Il me déstabilise, me violente, m’agace, mais je viens précisément y chercher une façon différente de penser la narration.
Il y a pourtant de la théâtralité dans vos romans. La ligne est-elle si franche que ça ?
Si je suis allé vers le théâtre, c’est précisément pour clarifier la question de sa présence dans mes romans. Les tout premiers étaient des monologues où, peu à peu, je me suis senti à l’étroit, coincé dans le regard d’un unique personnage. J’avais envie de plus d’amplitude et d’un mixage entre des points de vue omniscients qui circuleraient de tête en tête. Mais je me méfie des adaptations qui désarticulent mes livres. Même si c’est l’enfer, je voulais écrire directement pour le théâtre, car il a une façon passionnante d’échapper à la linéarité. Lorsque j’étais étudiant aux Beaux-Arts [de Tours], l’auteur Valère Novarina est venu faire une lecture. Pour le jeune élève inculte que j’étais – arrivé de ma campagne, je sortais d’une année de brevet d’études professionnelles spécialité comptabilité et n’avais pas le bac –, ce moment a été déclencheur. La génération de Samuel Beckett [1906-1989] et de Marguerite Duras [1914-1996] passait indifféremment du roman au théâtre, celle d’après ne l’a pas fait. Pourquoi ? Duras dit que mettre en scène, c’est mettre en littérature : ça me paraît évident.
Une archéologie souterraine relie-t-elle vos textes entre eux ?
Certains personnages dialoguent de page à page. Certains sont les amorces d’un suivant, mais qui prendra le temps de se dessiner dans un prochain livre. Des tentatives inaccomplies qu’il me faut repréciser. Je les porte en moi comme les souvenirs de gens aimés qui seraient morts voici longtemps. A tel point que je me dis que, peut-être, aux derniers instants de ma vie, je finirai par confondre tout le monde et faire comme Honoré de Balzac [1799-1850], qui, agonisant sous le regard de ses docteurs, a demandé qu’on lui amène Bianchon, le médecin de La Comédie humaine [1830-1856]. Un médecin de fiction !
« Proches » est de facture orthodoxe, avec personnages, dialogues et didascalies. Pourquoi ce classicisme ?
Je suis le produit d’une génération qui refusait la figuration en peinture et la fiction en littérature. A quoi bon casser la forme, puisqu’elle était déjà cassée par les avant-gardes ? Il m’a fallu du temps et la découverte d’auteurs tels que Bernard-Marie Koltès [1948-1989] pour comprendre qu’on peut être contemporain en passant par des formes déjà éprouvées. Il ne s’agit pas de faire du neuf avec de l’ancien, mais de montrer comment les codes, modernes ou conventionnels, doivent être réinterrogés en permanence. En ce sens, je trouve les histoires de famille formidables. La même chose s’y raconte toujours, mais avec des variations.
Votre pièce dérape de situation en situation, en opérant un zoom sur l’intériorité des personnages…
La pièce joue sur des codes naturalistes pour basculer vers la déréalisation. Les personnages sont parfois prosaïques et triviaux, puis, sans prévenir, ils entrent dans un univers mental qui n’a plus rien de réaliste. C’est très excitant de chercher comment résoudre ces bascules au plateau.
Lire aussi la rencontre (2006) : Laurent Mauvignier : "le souci est d'abord celui du rythme"
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Yoann, le fils absent attendu par la famille, semble être le grand ordonnateur du délitement. Est-il votre double ?
Il n’est pas celui dont je me sens le plus proche. Je suis un peu en chacun des protagonistes, et chacun recèle une partie secrète. Rien n’est raccord dans ce fonctionnement familial. Et si les parents étaient les véritables gosses ? Si la mère n’avait pas voulu avoir d’enfants ? Nous faisons, dans la vie, ce à quoi nous sommes assignés. Nous jouons à être le fils avec sa mère, le frère avec son frère, l’amant avec sa maîtresse, le bon père de famille. Tous, nous nous regardons jouer nos rôles. Mais qui est-on vraiment ? Depuis Loin d’eux, ce doute hante mes romans.
Iriez-vous jusqu’à dire, comme l’a répété Koltès, qu’il n’y a pas d’amour ?
Le fond de ma pensée est plutôt : il y a de l’amour, hélas. Le problème n’est pas de ne pas aimer, mais d’aimer et de savoir comment faire avec ça. Nous avançons avec des injonctions de liberté pour comprendre finalement que nous sommes enchaînés aux personnes que nous aimons. C’est intenable. Marguerite Duras affirme que le seul amour possible est l’amour absolu. Le seul amour qui ne négocie pas, ajoute-t-elle, est celui de Dieu. J’ai pensé à ses mots en écrivant Proches. On dit de la famille qu’elle est l’un des seuls endroits où existerait un amour inconditionnel, mais qu’en sait-on ?
Vous sentez-vous dépossédé lorsque les comédiens jouent vos textes ?
On parle toujours de la dépossession comme d’une mauvaise nouvelle, alors que c’est ce qui peut arriver de mieux à un auteur. Cela fait longtemps que j’ai commencé à travailler sur Proches. Si le public peut m’aider à m’en débarrasser, j’en serai ravi !
Joëlle Gayot
LE MONDE 12 septembre 2023
LE MONDE
15 septembre 2023
Avec « Proches », Laurent Mauvignier fait dérailler la famille
Au Théâtre de la Colline, à Paris, l’écrivain livre une première mise en scène virtuose, qui superpose fable domestique et plongée dans le pouvoir de la langue.
Même lorsqu’ils creusent des sillons similaires, les grands auteurs ne se plagient pas. Ils se passent le relais d’une parole qui demande à être retravaillée, encore et encore, pour que jamais la scène ne s’assèche, faute d’une langue qui ne viendrait plus la provoquer et la dynamiser. Entre Laurent Mauvignier et Jean-Luc Lagarce (1957-1995), la lutte pour un théâtre vivant, actif et épidermique est un trait d’union qui va au-delà des générations. Plus d’un point commun relie ces deux stylistes de l’écriture. Proches, écrit et mis en scène par le romancier des Editions de Minuit, emprunte à son aîné (édité aux Solitaires intempestifs) un de ses motifs favoris, le retour d’un fils absent au sein de sa famille, ainsi qu’un sens de la répétition à donner le tournis. Mais alors que Lagarce déployait ses phrases en longs lassos déliés, Mauvignier organise une suite de tsunamis explosifs.
Ça démarre très fort dans la petite salle du Théâtre de la Colline, par un face-à-face prolongé entre les spectateurs et une brochette de six acteurs tenant devant eux une banderole : « Bienvenue à Yoann ». Parents, filles, gendres, tous attendent donc Yoann. Quatre ans que séjourne en prison ce beau gosse rebelle en marcel blanc et bas de jogging rouge, qu’incarne Maxime Le Gac-Olanié, un acteur sec et mat, qui rappelle (un peu) Guillaume Depardieu. Son rôle est taillé dans le souvenir de figures iconiques : comme le visiteur du Théorème (1968), de Pasolini, il est celui que tous désirent. Comme le Godot de Beckett, il est celui qui ne viendra pas. Comme l’Annoncier du Soulier de Satin, de Claudel, il siffle le début d’une partie dont il semble être le seul à connaître l’issue. Il entre, observe et prophétise : « Ici, tout nous dit quelque chose, et moi je débarque. »
Elaboration du chaos
Dans un décor gris, impersonnel et amovible (une façade de maison, un canapé, un bar de cuisine, une table de salon) – sorte de pavillon-témoin froid, dont l’unique fonction est d’accueillir la profération du texte –, une famille fait l’expérience du « tout dire ». Ce dévoilement lui sera fatal. De scènes de couples en prises de bec sororales, de vérités éruptives en révélations tardives, de cris en soupirs, le clan s’effrite et, avec lui, cet amour qu’on croit inconditionnel entre des parents et leurs enfants.
Le drame repose sur des presque riens que Laurent Mauvignier orchestre avec une virtuosité épatante. A chaque séquence de jeu, il ajoute un grain de sable (un reproche, une confession, une culpabilité, un mensonge, un méfait) jusqu’à former un édifice branlant voué à s’effondrer. Tant de systématisme dans l’élaboration du chaos sème le doute sur ses véritables intentions. Et s’il ne se servait de son alibi fictionnel (le démantèlement d’une famille) que pour traiter d’un autre sujet : l’écriture et ses usages possibles sur la scène du théâtre ?
Dans la bouche des comédiens dirigés en instrumentistes de haut vol, les répliques se chevauchent, se superposent, s’enchevêtrent à tel point que les mots, redits, répétés, réitérés, perdent leur sens pour n’être plus que des sons. Ou plutôt une bande-son, typique de ceux qui se connaissent par cœur, se parlent sans s’écouter, adoptent des phrasés identiques, puisent au même vivier de vocabulaire, d’intonations et de clichés. Bref, cette bande-son émise par toutes les familles et dont toutes les familles s’accommodent. Une partition que va troubler l’arrivée de Clément, ex-amant de Yoann. Convoqué aux retrouvailles, il fait entendre sa différence : il est la langue étrangère. Il est la dissonance qui oxygène des ritournelles si asphyxiantes que le père, atteint d’un cancer d’un poumon, s’exclame : « J’étouffe ! », en allumant sa cigarette.
Laurent Mauvignier, qui signe avec Proches sa toute première mise en scène, superpose fable domestique et exploration subliminale du pouvoir de la langue au théâtre. Osant beaucoup, il navigue entre tragique et comique. Il lorgne même (quel talent !) du côté du boulevard. L’excellence de son écriture a pourtant ses revers : elle ne tolère pas la moindre faiblesse de jeu. Pour les acteurs, impossible de divaguer entre les points et les virgules. Certains ont des flottements, des évanescences, des trous d’air, et ça ne pardonne pas. D’autres, comme Norah Krief et Gilles David, font des étincelles à chaque fois qu’ils prennent la parole. On jubile de ce qu’on entend, et ce plaisir de l’écoute supplante, de loin, ce que donne à voir une représentation qui cherche sa martingale sans toujours la trouver.
Joëlle Gayot
LE MONDE 15 septembre 2023
TRANSFUGE
13 septembre 2023
Le Grand Pardon selon Mauvignier
Proches ouvre la saison de la Colline en nous plongeant dans un huis clos familial d’une grande finesse, écrit et mis en scène par Laurent Mauvignier.
Sur scène, les six acteurs se tiennent les uns auprès des autres, tenant une guirlande, « bienvenue Yoann ». Tableau émouvant d’une famille réunie pour attendre le fils et frère, après une longue absence. Nous croyons d’abord à une relecture contemporaine du retour du fils prodigue dans une zone pavillonnaire, quelque part en France. Une de ces zones que l’on reconnaît tout de suite, puisqu’elle ressemble à tant d’autres. Un de ces no man’s land où une famille simple attend celui qui ne les a pas simplement quittés, comprenons-nous peu à peu, mais les a trahis. Car ce Yoann que chacun dit aimer, se révèle le mouton noir de la famille. Le voyou, l’intransigeant, le mauvais fils, le mauvais amant. Celui qui a fini derrière les barreaux, au soulagement de sa mère, qui a toujours su, dit-elle, qu’il aurait ce destin-là. Mais il s’agit désormais de pardonner au mauvais fils, de le réintégrer dans le troupeau, au nom de l’amour familial. Son nom même appelle au pardon, dérivant de l’hébreu, « celui qui a fait grâce ». Seulement, que se passe-t-il si Yoann ne cherche pas à être pardonné ? S’il tarde, s’il ne se montre pas impatient de recevoir la bénédiction d’une famille qui professe l’amour filial, ad nauseam ? Que se passe-t-il si la quête de pardon n’est pas celle que mène Yoann envers sa famille, mais peut-être l’inverse, peut-être que ce sont les six personnages sur scène, tournant les uns autour des autres comme des fauves dans la cage de leur pavillon, qui éprouvent un besoin vital de pardonner. De croire qu’ils sont toujours « proches » de Yoann, et des uns des autres. Qu’ils forment encore « famille ». Ce questionnement sur la nature de l’amour filial s’exprime tout au long de la pièce, que ce soit entre les deux sœurs, interprétées de manière farouche et saisissante par Lucie Digout et Charlotte Farcet, ou au sein des couples qu’elles forment chacune avec deux hommes de plus en plus désarçonnés par la violence qui surgit au sein de la famille. Mais c’est le couple de parents magnifiques et terribles que forment Norah Krief et Gilles David qui exprime au mieux le trouble de la pièce : croisant leurs dialogues dans un jeu de malentendus et d’échos qui n’est pas sans rappeler les meilleurs passages des pièces de Nathalie Sarraute, ils se reflètent, autant qu’ils demeurent étrangers l’un à l’autre. Se révélant à la fois victimes et coupables envers leurs enfants, par incapacité d’amour, incapacité de protection, incapacité, enfin, propre à tout parent envers son enfant, ils incarnent au plus juste ce que cette pièce traduit du délabrement du sentiment d’amour, lorsqu’il est confronté au temps, et aux difficultés de l’existence.
Un septième personnage, Clément, l’ancien amant de Yoann va venir les rejoindre, et un instant neutraliser la nécessité de bouc émissaire de ce petit groupe piétinant entre le salon et la cuisine. Clément, qui maîtrise mieux le langage qu’aucun d’entre eux, étant l’intellectuel, le « professeur », va retourner la situation, dans une scène suspendue à son souffle, et au cri impossible qu’il aimerait pousser, le « cri du muet », pour raconter la violence de Yoann qu’il a subi. Et si celui-ci tard, il hante la pièce, jouant le deus ex machina de cet oppressant huis clos familial, apparaissant ou disparaissant selon les souvenirs convoqués par chacun. Incarné avec sensualité par Maxime Le Gac-Olanié, il demeure jusqu’au bout un mystère. Mais la véritable énigme de la pièce, demeure ce langage qui promet l’amour, et qui finit par dévoiler la solitude. Il est frappant sur scène de voir comme la langue de Laurent Mauvignier n’est pas si éloignée de celle du Nouveau Roman. Comment, sous couvert de naturalisme, et dans le genre le plus épuisé qui soit de la pièce familiale, il réussit à induire un décrochage, une pensée du langage, de l’impossible rencontre. Et qu’il fait de Proches, une pièce à très longue portée.
Oriane Jeancourt Galignani
TRANSFUGE 13 septembre 2023



