
Laurent Mauvignier
La Maison vide
2025
752 pages
ISBN : 9782707356741
25.00 €
Présentation
Prix Goncourt 2025
Prix Littéraire Le Monde 2025
Prix des libraires de Nancy - Le Point 2025
Prix Landerneau 2025
En 1976, mon père a rouvert la maison qu’il avait reçue de sa mère, restée fermée pendant vingt ans.
À l’intérieur : un piano, une commode au marbre ébréché, une Légion d’honneur, des photographies sur lesquelles un visage a été découpé aux ciseaux.
Une maison peuplée de récits, où se croisent deux guerres mondiales, la vie rurale de la première moitié du vingtième siècle, mais aussi Marguerite, ma grand-mère, sa mère Marie-Ernestine, la mère de celle-ci, et tous les hommes qui ont gravité autour d’elles.
Toutes et tous ont marqué la maison et ont été progressivement effacés. J’ai tenté de les ramener à la lumière pour comprendre ce qui a pu être leur histoire, et son ombre portée sur la nôtre.
Presse
TÉLÉRAMA
28 août 2025
“La Maison vide” de Laurent Mauvignier, une saga d’une pudeur infinie
Remonter le temps, rendre vie à ses aïeules, aux objets… Et par la magie de l’écriture, comprendre le suicide de son père. Une bouleversante quête de vérité.
Il n’avait pas publié de roman depuis cinq ans, et ces cinq ans nous ont paru des siècles, une éternité. Ces siècles ressentis, cette éternité flottante, Laurent Mauvignier était justement occupé à les parcourir. Le temps s’est dilaté pour lui, ces dernières années. À cause de sa santé, qui a donné à ses jours une texture fragile. À cause de ses travaux d’écrivain, qui l’ont mené vers un passé familial enfoui. Une expédition généalogique est venue conjurer la mort, la sienne sans doute, mais aussi celle des êtres qui l’ont précédé dans ce monde, auxquels son écriture insuffle une vie nouvelle, une vie bouturée, une vie recréée.
De ce voyage au pays des âmes ancestrales, qui semblaient n’attendre que cela, que leur descendant les réveille et les allège de secrets vivaces, Laurent Mauvignier a rapporté ce livre captivant de sept cent cinquante pages. Une saga personnelle qui augmente le champ posthume des possibles, qui suit la course aléatoire du destin au-delà du trépas, « non pas comme il était écrit, mais comme il sera écrit un jour, près d’un siècle plus tard, sous mes doigts qui ne font que répéter des allusions et des anecdotes qui ont rampé jusqu’à mon imagination, mes idées, mon cerveau, pour glisser sur un clavier près d’une centaine d’années après les faits […] comme si d’un coup de vent on pouvait faire une maison et construire du solide avec du vide et de l’air en mouvement ».
Il y a mille branches possibles à saisir, pour qui se lance dans l’escalade de son arbre généalogique. Celles que Laurent Mauvignier choisit d’attraper sont de bois très différents. La première, sur laquelle il prend appui furtivement, comme conscient qu’il risquerait de la briser à trop s’y attarder de tout son poids, est liée à son père. Elle rappelle le cerisier de la maison familiale, planté trop près d’une fenêtre « dont il obstrue la vue quasiment toute l’année, y compris en hiver, tant ses branches effrayantes comme de longues griffes noirâtres s’étendent jusqu’à frotter les vitres et les volets, jusqu’à y casser les pointes mortes et élimées de sa ramure ». L’auteur a déjà raconté avoir tenté, adolescent, d’écrire sur le suicide de ce père, survenu l’année de ses 16 ans, et s’en être alors senti honteux, illégitime. Il lui a dédié plus tard, en filigrane, son magnifique roman Des hommes (2009), sur le trauma silencieux des appelés de retour de la guerre d’Algérie. La Maison vide, qui paraît aujourd’hui, évoque subrepticement cette disparition brutale. Mais l’impénétrabilité des raisons de ce geste pousse Laurent Mauvignier à chercher plus haut, plus loin.
Une maison peuplée de fantômes
Le voilà lancé trois générations en amont. Il se hisse jusqu’à son arrière-arrière-grand-mère paternelle, Jeanne-Marie, descend vers son arrière-grand-mère Marie-Ernestine dite Boule d’Or, puis de là, se laisse glisser sur la branche de sa grand-mère Marguerite, que plus tard des ciseaux anonymes feront mystérieusement disparaître des photographies de famille. Ces sauts d’écureuil dans sa lignée, souples, agiles, avec de longues pauses et de soudaines précipitations, donnent au roman un allant et une hauteur de vue hors du commun.
Attentif aux épreuves inhérentes à leur condition de femmes (mariage organisé, avortement, opprobre en cas de sortie du droit chemin…), l’écrivain brosse d’inoubliables portraits de ses aïeules, depuis leur naissance jusqu’à leur mort, et même avant, et même après, car les débords sont inexorables quand on ouvre les vannes. Il « reconstitue » leur passé, au sens où il lui redonne une constitution, une matière tangible. La beauté du livre vient de sa façon d’occuper le terrain, tous les terrains, physiques, psychiques, géographiques, historiques. De s’infiltrer dans les corps, dans les espaces, à l’affût d’une vérité qui ne peut qu’aboutir à la révélation de lui-même.
L’ardeur de l’auteur à se laisser porter par le tourbillon de ces destinées va de pair avec une immense pudeur. Cette discrétion sur son cheminement intérieur, apparent mais avant tout souterrain, ne le rend que plus émouvant. Laurent Mauvignier avance imperceptiblement en lui-même, sans tirer de conclusions explicites sur le legs de ses ancêtres, chargés de fardeaux comme de cadeaux. Il fait confiance à l’écriture pour mettre en lumière la circulation labyrinthique des émotions à travers le temps. Ses longues phrases caractéristiques affluent avec la même force depuis ses débuts. Et toujours cette façon inimitable de les couper soudain en leur milieu, par un mot ou deux, éjectés à la ligne suivante, comme un noyau sorti de sa gangue, comme une blessure qui se réveille, comme une illumination soudaine.
Le hameau de La Bassée, lieu-dit phare de l’œuvre de Laurent Mauvignier, sert une nouvelle fois de décor à son récit. Sise à cette adresse, la maison vide apparaît comme la métaphore du livre qu’on tient entre les mains, massif, peuplé de fantômes, empli d’images laissant des traces indélébiles. Un foulard jaune. Le coin cassé d’une commode en marbre. Un piano à queue. Réminiscences d’un temps perdu, vestiges de vies volées, prêtes à renaître. Précieux trésors laissés par les défunts, à disposition de l’écrivain de la famille. Substance nutritive des romans qui restent.
Marine Landrot
TÉLÉRAMA, 28 août 2025
LA CROIX
28 août 2025
Les fantômes de la maison vide
Laurent Mauvignier signe un roman magistral sur sa famille, où cinq générations se succèdent pour décrire un XXe siècle bouleversé par les guerres.
Faire d’une maison vide un monument. C’est le défi réussi par Laurent Mauvignier, qui, des traces fragiles du passé, écrit un roman bouleversant. Loin des apparences immobiles, la maison héritée est habitée de fantômes dont l’écrivain va recueillir les confidences pour mieux raconter l’histoire familiale. Aura-t-il toutes les réponses ? Pourquoi cette photo a-t-elle été découpée, qui est le personnage effacé ? Où est passée la médaille de la Légion d’honneur ? Il faut cinq générations pour saisir les basculements successifs de cette famille installée à La Bassée, village imaginaire planté en Touraine, dont la maison — fierté des ancêtres — finit à l’abandon.
La réussite doit tout à l’ancêtre du début du XXe siècle, Firmin, et à sa femme Marie-Jeanne, autrement dénommée « la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser ». Leur fille Marie-Ernestine — pilier de l’histoire — est promise à un bel avenir, entraînée par son professeur de musique et visant bientôt le Conservatoire de Paris. Mais — c’est une des pièces du puzzle — son père lui a choisi un mari en la personne de Jules et lui offre un piano en lot de consolation. Il faudra s’y faire. Suit la naissance de Marguerite, la grand-mère de Laurent Mauvignier, que tout le monde s’est échiné à effacer des mémoires, mais pourquoi donc ? Et que dire du suicide du père de l’auteur ? « Me voilà aujourd’hui embrassant cette histoire d’un seul coup d’œil, avec, étalée devant moi, l’évidence qu’il s’agit bien d’une seule et même histoire diffractée en différentes parties reliées par l’unité souterraine », constate, songeur, Laurent Mauvignier.
Les bribes de souvenirs, les quelques objets, les confidences passées, tout concourt à l’écriture de cette histoire en phase d’évaporation : « Je crois que ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce. »
Patiemment, faudrait-il ajouter, et le lecteur est entraîné dans cette quête d’indices au gré des leçons de piano, d’une récolte d’été ou des caractères bien trempés. Et si les hommes partent à la guerre, les femmes savent mener leurs affaires, à l’image de Marie-Ernestine, une maîtresse femme qui règle le temps : « Personne ne pourrait avoir accès à un cerveau aussi sournois que celui de leur chère petite sœur, la petite Boule d’or préférée de Firmin — la si chère aimée », se moquent les deux frères. Il faut dire, les hommes font défaut : les frères se défilent, Firmin meurt, Jules tombe à Verdun. Il n’y a plus d’hommes à la maison.
Dans l’assoupissement trompeur, la vie se déploie au milieu des non-dits, des renonciations, des trahisons et du poids des obéissances. Il faut tout un siècle pour bouleverser les règles ancestrales. Dans ce huis clos familial, les rumeurs vont bon train. Les plus jeunes surveillent du coin de l’œil les adultes : « Marguerite ignore comment ça lui vient avec une facilité le mensonge, l’omission, la duplicité, mais ça lui vient avec une facilité déconcertante et presque jouissive. » Elle ne connaît pas encore le prix à payer, mais les erreurs passées ne se rattrapent pas : « Les lieux où l’on retourne alors ne sont plus que l’image vide et glacée d’un passé qu’on peut toujours s’imaginer mais jamais ressaisir, car il glisse indéfiniment sur la peau trop lisse des choses. »
Les longues phrases de Laurent Mauvignier, ses descriptions minutieuses et une éclatante sobriété font de ce livre un grand roman dans lequel on se blottit pour pérégriner comme sur un chemin vicinal. Les années passées défilent sous nos yeux captivés. En explorant la maison vide, ce sont nos histoires universelles que Mauvignier réveille et rend sensibles : « C’est par l’invention que l’histoire peut parfois survivre. »
Christophe Henning
LA CROIX 28 août 2025
LE MONDE
3 septembre 2025
Laurent Mauvignier remporte le Prix littéraire « Le Monde » 2025 pour « La Maison vide »
Ce roman d’une famille, de ses silences et de ses hontes, sur quatre générations, œuvre d’un écrivain au sommet de son art, a impressionné le jury. Le prix a été décerné, mercredi 3 septembre au soir, au campus des Cordeliers, à Paris.
Le treizième Prix littéraire Le Monde a été remis, mercredi 3 septembre, à Laurent Mauvignier pour La Maison vide (Minuit). Histoire d’une famille, de ses silences et de ses hontes, sur quatre générations, ce livre est le dixième roman d’un des écrivains français les plus importants de sa génération, au sommet de son art.
Présidé par Jérôme Fenoglio, directeur du Monde, le jury est composé de journalistes travaillant au « Monde des livres » (Jean Birnbaum, Amaury Da Cunha, Florent Georgesco, Lanwenn Huon, Raphaëlle Leyris et Nicolas Weill) et aux quatre « coins » du Monde : Emmanuel Davidenkoff (développement éditorial), Zineb Dryef (« M Le magazine du Monde »), Gaëlle Dupont (Planète), Clara Georges (« Intimités »), Raphaëlle Rérolle (Grands Reporters) et Solenn de Royer (Politique). La Maison vide succède à L’Agrafe, de Maryline Desbiolles (éd. Sabine Wespieser).
Malgré une solide reconnaissance publique et critique, vous n’avez reçu à ce jour aucun des grands prix d’automne, comme le Goncourt ou le Renaudot. Comment envisagez-vous ces prix et leur place dans la vie littéraire française ?
Evidemment, je ne serais pas mécontent d’en recevoir un. Mais, comme je crois à peu près tous les auteurs, j’essaie de me dire que ça ne compte pas tant que cela. Pourtant, c’est tellement présent quand on sort un livre en septembre… Voilà vingt-cinq ans que j’entends, notamment dans les rencontres en librairie : « Quand même, cette année, ils vont bien vous donner quelque chose… » Les gens sont très gentils et très investis sur cette question. Je leur explique que ça ne dépend pas de moi ! Il faut essayer de ne pas se laisser trop perturber par ce bruit de fond, et accompagner son livre autant qu’on le peut.
Entretenez-vous un rapport particulier avec le journal « Le Monde » ?
J’y suis abonné depuis une vingtaine d’années. Je ne lis presque plus l’édition papier, même si, quand cela m’arrive, je retrouve le plaisir d’une organisation visuelle, d’un ordonnancement de choix, que n’offre pas le numérique. A part ça, je suis comme tous les lecteurs du Monde, je crois : le journal m’agace pour plein de petites choses, et je me réabonne sans même me poser la question [rires].
« Le Monde » est un journal d’actualité. Que son prix récompense un roman qu’on pourrait qualifier d’« historique » vous apparaît-il comme un paradoxe ?
Il me semble que mon roman porte sur les événements du passé un regard d’aujourd’hui. Sur la question des femmes, bien sûr, mais aussi sur celle de la guerre, et sur le rapport à l’intime. Je commence à avoir des retours de lecture qui montrent comment les gens se l’approprient avec leur propre histoire, à partir de leur présent. Je n’aurais pas eu envie de faire un livre « en costumes ». Pour moi, La Maison vide renvoie, même indirectement, à des questions contemporaines. Et puis, il est construit sur les lacunes et les trous de mon histoire familiale, et sur le fait que le travail de l’historien nous renseigne sur l’histoire générale, mais rarement avec une focale fixée sur l’intime.
Par exemple, si vous cherchez des choses sur la guerre de 1914-1918, vous en trouvez sur la mobilisation du 1er août, mais vous ne trouverez rien ou presque sur la façon dont les familles vivent l’événement le jour même, le soir autour de la table, la nuit dans le sommeil. Qu’est-ce qui se dit ? S’éprouve ? Est-ce qu’on pleure, est-ce qu’on a peur, est-ce qu’on rit ? Est-ce qu’on est, au contraire, heureux et fier d’aller servir son pays ? Comment vit-on la séparation ? Et le grand-père qui a combattu en 1870, est-ce qu’il parle de sa propre expérience ou préfère la taire parce que c’est une défaite ? C’est ça qui me passionne, d’autant plus dans le contexte de la guerre en Ukraine et à Gaza : il ne faut pas penser en chiffres, mais retrouver l’humain, l’expérience humaine derrière chaque moment collectif.
Tous vos romans mêlent l’intime et le politique. En cette rentrée paraissent de nombreux romans familiaux ou récits consacrés aux mères, aux pères…, si bien que certains observateurs raillent le « repli sur l’intime » des écrivains français. Qu’en pensez-vous ?
Ce que je trouve navrant, dans ce genre de critique, c’est qu’elle se fiche de savoir comment on en parle. Les thèmes, ça n’a aucun intérêt en soi – Proust aussi parle de sa famille, il me semble qu’il a plutôt pas mal réussi son coup. Il n’y a pas de mauvais sujet. Il y a, en revanche, de mauvais écrivains. Et puis, ça existe aussi, des livres qui prétendent parler de choses très contemporaines, très « engagées » et qui nous tombent des mains, parce que le texte est insignifiant littérairement. La Maison vide essaie d’articuler un récit familial et des enjeux politiques, mais sans que le récit ou les personnages deviennent illustratifs ; ils doivent porter en eux leur fonction politique, notamment par la question des rapports de force, au sein du couple, de la famille, de la société…
« Histoires de la nuit » (Minuit, 2020) était une sorte de thriller, où l’on trouvait deux pages sur la « maison vide ». Ont-elles mené à l’écriture du roman suivant ?
Quand j’ai terminé ces pages, j’ai pensé qu’elles n’avaient rien à faire là, avant de me dire que c’était sans doute un petit appel du pied pour le livre d’après. Et puis, il y avait une souplesse d’écriture dans Histoires de la nuit, comme si quelque chose s’était libéré. Mais je pense que ce mouvement de lâcher-prise avait commencé avant, avec Autour du monde [Minuit, 2014], où j’étais sorti de la forme du monologue. Si Histoires de la nuit était très fictionnel, il est curieusement, pour ce qui concerne l’atmosphère, un de mes livres les plus autobiographiques. Au point de départ de ce livre, il y a le regard d’une petite fille terrifiée. Je m’en sens très proche, en tant qu’écrivain. D’ailleurs, La Maison vide est fondé sur des récits qui m’ont été faits dans l’enfance, et c’est à partir de l’enfant qui les a entendus que j’ai écrit. Même si le narrateur n’est pas tout à fait moi.
Reste que vous écrivez « je », et c’est nouveau. Qu’est-ce qui vous a fait passer à la première personne ?
C’est un long processus. J’avais besoin de passer par le présent pour remonter dans l’histoire. Il me fallait quelque chose d’ancré, à partir de quoi je puisse rejoindre les lecteurs. Comment trouver la porte d’entrée d’une période qui nous échappe ? Elle ne peut vivre que parce que nous sommes les témoins des témoins. Le « je » s’est donc imposé. Mais que je parle de ma grand-mère tondue à la Libération ou de mon arrière-grand-père ne regarde que moi et quelques personnes. Dès lors qu’on essaie d’y faire entrer de la littérature, alors peut-être que cela peut concerner les autres. L’important est de créer les conditions d’un dialogue avec les lecteurs.
Du « je » découle un « nous » dont le contenu fluctue, renvoyant tantôt à la famille, tantôt à la classe sociale…
J’ai toujours été troublé par la dimension verticale, hiérarchisée, du roman, avec un personnage principal et des personnages secondaires. Dans Autour du monde [qui imagine les vies de quatorze personnes le 11 mars 2011, durant le tsunami survenu au Japon], j’ai voulu faire un roman horizontal, où il n’y aurait pas de second rôle. Bizarrement, avec La Maison vide, j’ai l’impression d’avoir un peu mieux réussi cette tentative de roman horizontal, qui ferait exister tout le monde. On me parle beaucoup de la place des femmes dans le roman, et c’est très important, mais j’ai essayé de ne pas négliger les hommes pour autant, j’ai voulu leur donner une existence réelle. C’est-à-dire que le « je » doit pouvoir glisser de l’individuel au collectif. Ce « je » doit pouvoir, en partant de « soi », toucher le « tous ». Le collectif n’est pas une masse indistincte, c’est l’addition infinie de « je ». Tout ça pour dire que la façon dont on passe du « je » au « nous » est pour moi une question politique importante, et même, s’agissant du roman, une question critique.
Il s’est écoulé cinq ans depuis « Histoires de la nuit ». Entre-temps, vous avez écrit pour le théâtre, rédigé des préfaces… De quelle manière le roman se nourrit-il de tout ce que vous faites en dehors de lui ?
Le cas de La Maison vide est particulier parce que j’ai eu un cancer pendant que je l’écrivais. Ça a été une expérience d’écriture très étrange : j’ai eu l’impression de perdre complètement la tête sur tout, sauf lorsque je prenais mon ordinateur. Je me souviens de m’être fait engueuler par les infirmières. « Il faut vous reposer », disaient-elles. Je leur répondais : « Juste une phrase ! » Mais elles ne savaient pas que cette phrase faisait quatre pages [rires]. Chaque fois que je rouvrais l’ordinateur, d’un seul coup, mon cerveau se remobilisait. Ça durait vingt minutes, et puis j’y revenais le lendemain. Je n’ai jamais perdu le fil. J’avais commencé le livre avant d’être malade, sans quoi je n’aurais jamais pu. C’est difficile d’évoquer tout cela, mais c’est aussi impossible de faire comme si ça n’avait pas eu lieu.
Diriez-vous que la forme de ce roman a été en partie déterminée par l’expérience de la maladie ?
Ce que je peux dire, c’est qu’en relisant, en retravaillant, j’ai été parfois troublé. Par exemple, il y a ces pages écrites avant la maladie où l’arrière-grand-père, Jules, revient en permission. Sa femme, Marie-Ernestine, le regarde, et elle voit un type qu’elle ne reconnaît pas, qui est devenu maigre. En le relisant, je me suis dit que ce que je ne savais pas, mon livre, lui, le savait déjà.
Jean Birnbaum et Raphaëlle Leyris
LE MONDE 03 septembre 2025
LE FIGARO LITTÉRAIRE
28 août 2025
Laurent Mauvignier
Le passé recomposé
Parti sur la trace de ses aïeux, l’écrivain livre un magnifique roman, où la grande histoire croise le destin brisé de personnages poursuivant les fantômes des « Rougon-Macquart ».
Il en fallait, du souffle, de la puissance, de la maestria, pour composer cette Maison vide, forte de plus de 700 pages serrées, envoûtantes, cinq ans après son étonnant thriller Histoires de la nuit. Avec ce dixième roman, Laurent Mauvignier a atteint, à 57 ans, le sommet de son art narratif, avec un incontestable brio qui force l’admiration.
Sorte d’oratorio pour orchestre, solistes et chœur, La Maison vide retrace, sur trois générations traversées et marquées au fer et au sang par deux guerres mondiales, l’histoire romancée de ses aïeux, vue du côté des femmes.
Nous sommes dans une petite ville de Touraine, La Bassée, double fictif de Descartes, où Mauvignier a grandi, et qui fut le berceau de l’écrivain injustement oublié René Boylesve, qu’il cite en épigraphe. C’est là, de la fin du XIXe siècle à 1945, dans la même demeure, que l’histoire d’une « catastrophe familiale » s’est jouée, reconstruite pièce à pièce par Mauvignier en un « récit diffracté ». Récit chronologique nourri de photos, breloques, lettres intimes, documents, reliques, en soulevant la poussière, en soufflant sur le moisi, mettant à jour l’obscur le plus sombre. Et le reste est fiction, conjectures, échos captés, noires vibrations du passé, puisque « la réalité vécue s’est dissoute ». Un passé qui continue de jeter son ombre portée sur les descendants, jusqu’au père de Mauvignier, suicidé quand celui-ci avait 16 ans.
« Poule à Boches »
Deux protagonistes que l’on suit dans leur quotidien sont au cœur de cette Comédie humaine à l’envers qu’est La Maison vide. L’arrière-grand-mère de Mauvignier, Marie-Ernestine Chichery, née Proust, mariée à Jules, riche propriétaire terrien tué au feu en 1916, et sa fille Marguerite, éternelle victime de la « chiennerie humaine faite de méchanceté et de bêtise ». Autour d’elles gravitent des hommes aux destins tragiques ou misérables : veufs, notaires, curés, commerçants, paysans, « gueules cassées ». Marie-Ernestine, surnommée « Petite Boule d’or », est une pianiste douée, contrainte de renoncer à ses rêves de concertiste, une femme suicidaire frappée d’un « vertige insensé de tristesse qui l’épuise ». Marguerite, la grand-mère de Mauvignier, est une rebelle tourmentée, apprentie vendeuse à 14 ans, lorette frôlant le monde de la prostitution, et qui deviendra une « poule à Boches ».
Que nous dit La Maison vide, dans une langue de haute tenue ? Les héritages pesants, la transmission, la tutelle des anciens, les destins scellés, les violences conjugales et familiales, « l’opacité du silence », « les histoires obstinément tues ». Autant de thèmes qui traversent son œuvre entamée en 1999 avec Loin d’eux, et auxquels on ajoutera les troubles de l’identité, la fatalité sociale et l’incompréhension du monde. Tout en explorant le « désordre des âmes », fouaillant la vie intérieure de ses personnages, comme dans Des hommes, roman sur la mémoire de la guerre d’Algérie, Mauvignier confirme son ambition. Comme il l’affirme dans son livre d’entretiens Quelque chose d’absent qui me tourmente, « la langue ne sert pas à fuir là d’où l’on vient, elle sert à y revenir, à accomplir ce retour sur soi ». Langue qui nous offre des scènes magistrales, comme celle de l’avortement de Paulette, l’amie de Marguerite, l’annonce de la mobilisation du 1er août 1914 par le garde champêtre, ou les routes de l’exode.
La Maison vide : incontestablement un des trois ou quatre plus grands romans français publiés depuis le début du XXIe siècle.
Thierry Clermont
LE FIGARO LITTÉRAIRE 28 août 2025
L'HUMANITÉ
17 septembre 2025
« La Maison vide » de Laurent Mauvignier : le grand roman de la rentrée
Laurent Mauvignier a obtenu mardi 4 novembre le prix Goncourt, la plus prestigieuse récompense littéraire en France, pour « la Maison vide ». Dans cette imposante fresque, l’auteur tisse une fiction familiale et intergénérationnelle à partir du réel. Un récit puissant écrit au présent, dans lequel de nombreuses personnes retrouveront un peu de leur propre histoire, et qui se place parmi les plus grands romans français à lire en cette rentrée.
S’il a parfois tenté de s’en extraire, comme dans Autour du monde (Minuit, 2014), Dans la foule (2006) ou Continuer (2016), Laurent Mauvignier ne cesse de revenir à La Bassée, une ville fictive qui pourrait se situer n’importe où en France. Cinq ans après Histoires de la nuit, le romancier et dramaturge ancre une fiction ample dans une maison de famille, fermée pendant vingt ans et rouverte par son père en 1976.
Depuis ce lieu peuplé de fantômes où sont restés un piano et une commode dont le dessus en marbre est amputé d’un morceau, comme la pièce manquante d’un puzzle, il remonte le fil de l’histoire familiale à travers les figures de femmes.
Marie-Ernestine, d’abord, fille d’un riche fermier nommé Firmin Proust, dont la vocation de pianiste est contrariée par un mariage arrangé. Sa fille Marguerite, ensuite, dont le visage a été découpé sur les photos, tondue à la Libération pour avoir couché avec l’occupant et morte alcoolique.
Au fond du tableau, les hommes, dont Jules Chichery, héros de Verdun, père de Marguerite, sont morts, partis à la guerre. Leur absence ne met pas pour autant fin à la domination imposée au corps des femmes.
Le roman s’écrit au présent
Certaines scènes comme la nuit de noces de Marie-Ernestine avec un homme qu’elle n’aime pas, ou le viol de Marguerite adolescente par son patron, inscrivent cette violence dans le contemporain.
Il y a dans la Maison vide une béance, liée au suicide du père de l’auteur qui avait alors 16 ans. Comme par vagues, le narrateur alter ego apparaît en ouverture de chaque partie, rappelant que le roman s’écrit au présent.
Ce n’est pas la scrupuleuse reconstitution historique qui intéresse Laurent Mauvignier mais plutôt une réflexion proustienne sur le temps, sur la puissance de la fiction pour restituer les affects.
On est saisi par les longues phrases qui se fraient un chemin à travers les générations, impressionné par les ellipses, les hors-champs ou, au contraire, les scènes qui s’étirent, la force des images qui inscrivent la singularité des vies dans le grand bain de l’Histoire. Simultanément, il publie un livre d’entretiens avec Pascaline David qui donne des clés pour comprendre au long cours l’œuvre d’un écrivain majeur.
Sophie Joubert
L'HUMANITÉ 17 septembre 2025, mis à jour le 4 novembre 2025
AOC
16 septembre 2025
Le vide : mode d’emploi – sur La Maison vide de Laurent Mauvignier
En cherchant dans les pièces et les tiroirs de sa Maison vide, Laurent Mauvignier écrit un livre qui raconte comment raconter. Le récit, par l’usage délicat et expert de la littérature, incarne son objet plus qu’il ne l’illustre. C’est ainsi que l’on s’immerge à la recherche d’une histoire universelle des destins familiaux, des rapports de pouvoir, de la construction du silence et de la mémoire.
Qu’est-ce que c’est, qu’être écrivain ? L’être vraiment, selon une sorte de vérité essentielle, mais d’après quels critères, au fond ? La question nous est posée aujourd’hui par un livre, La Maison vide, que beaucoup présentent comme le couronnement provisoire d’une œuvre déjà longue, celle de Laurent Mauvignier.
C’est un roman de 750 pages, dont on pourrait dire qu’il se donne pour absolument littéraire, dans sa forme, son ambition, son sujet même : l’histoire d’une famille sur quatre générations, à partir du cadre précis d’un lieu, la vieille maison du titre, laquelle peut être considérée aussi comme la représentation du livre lui-même… selon un principe jadis poussé à l’extrême (du génie) par Georges Perec, dans La Vie mode d’emploi.
Or, cette maison est vide, et il faut prendre ce vide au sérieux, pour ce qu’il dit peut-être, précisément, de l’ambition et d’une certaine folie de toute entreprise littéraire. Le vide : mode d’emploi ? Pour le formuler autrement, on a l’intuition, en commençant la lecture de ce beau livre (il l’est), que c’est d’abord une sorte de somme indirecte sur le destin d’un écrivain, tel que le rapporte la publication conjointe d’un formidable recueil d’entretiens (réalisés en 2020) avec Pascaline David, Quelque chose d’absent qui me tourmente.
Laurent Mauvignier y revient sur l’ensemble de son parcours, et l’on trouve parmi ses nombreuses observations – que l’on a souvent envie de noter, pour leur façon d’expliquer avec une précision orgueilleuse, et une lucidité non dénuée d’humour, ce que c’est que de travailler à être écrivain – cette affirmation éclairante : « À chaque fois, je suis dans une maison. Et je n’ai pas réussi à écrire un seul livre qui sorte d’une maison.
Même Continuer (roman publié en 2016) n’en sort pas. Vous pouvez enlever les murs, mais à la fin mère et fils sont face à face dans la montagne et vous êtes comme dans une maison. Tout le temps. »
Bien sûr, on peut lire La Maison vide sans se soucier de ces considérations sur l’art de composer un roman : cela reste un récit qui vous saisit et vous emporte dans le défi de son souffle, avec une efficacité dont témoigne l’accueil qui lui est aujourd’hui réservé, et sa possible consécration publique par l’obtention du prix Goncourt, où il est présenté comme l’un des favoris… C’est donc une sorte de saga, populaire autant que savante, l’histoire d’une famille française avec les repères obligés de la guerre, ou des guerres : celle d’abord de 1914 -1918, qui a converti de façon spectaculaire l’univers domestique en un monde de femmes, une fois les hommes partis au front, et celle de 1939 – 1945, qui a coupé souvent les familles en deux, dessinant la frontière du bien et du mal, du résistant et du collaborateur, du héros ou du salaud…
C’est une histoire aussi dont on a envie de dire qu’elle se confond avec l’appréhension immédiate qu’on a de ce gros livre carré, du fait qu’il soit publié aux Éditions Minuit : dans sa matérialité même, sous sa couverture blanche liserée de bleu, il nous fait exactement penser à ceux de Claude Simon, comme si un lointain neveu d’une même famille, et pourtant d’un autre lieu, d’une autre origine, et même d’une autre extraction esthétique, poursuivait pour ainsi dire, et avec brio, le travail d’un matériau où sont ensemble les mots et les guerres.
L’art du roman, lorsqu’il ambitionne ainsi une certaine ampleur, est souvent un art des échelles : du micro au macro, du détail à la fresque, du destin individuel au panorama collectif… Ici, le livre s’ouvre significativement sur l’évocation d’un meuble, et plus précisément d’une petite chose qu’on y cherche sans l’y trouver : une médaille de décoration, la Légion d’honneur d’un aïeul héroïque tombé lors de ce que l’on appelle toujours la « Grande Guerre ». L’évocation de celle-ci enclenche d’une certaine manière une histoire du siècle, traçant un fil littéraire qui remonterait à Zola pour aller jusqu’au présent – en passant donc par Proust et Claude Simon.
Heureusement, la conscience de cet héritage se révèle chez Mauvignier malicieuse : il fait de Proust, auquel on pense inévitablement en le lisant, le nom de naissance d’une arrière-grand-mère paternelle (ce qui ne saurait s’inventer) et donne aux Rougon-Macquart une place très singulière dans le dispositif de sa Maison, puisque le narrateur retrouve au grenier la série complète des volumes de Zola, dont l’origine en ce lieu a elle-même
quelque chose de romanesque.
Difficile de résister au plaisir de citer ce moment de (re)découverte, qui fait écho à la quête initiale de la médaille introuvable : « Je ne sais pas pourquoi je l’avais oubliée, mais plutôt que de retrouver une Légion d’honneur que j’ai décidé de ne plus chercher, j’ai soudain repensé au grenier, et j’ai tout laissé tomber pour aller affronter les colonies de toiles d’araignées qui y prolifèrent depuis des décennies pour exhumer – et cette fois seulement guidé par la certitude que la mémoire ne me ferait pas défaut – une vieille caisse sans couvercle recouverte d’une bâche. Les ficelles qui la retenaient ont cédé sans peine à l’attaque d’un vieux cutter à la lame pourtant rouillée ; elles ont libéré une poussière épaisse, mélange de particules de plâtre et de sciure de bois qui a volé au-dessus de moi pour me retomber sur la tête. C’est là que, éclairé par la lampe de mon smartphone, posés les uns sur les autres, les volumes des Rougon-Macquart m’attendaient, qui dormaient là depuis tellement longtemps que j’avais oublié qu’à l’époque où j’étais enfant, et même encore adolescent, les volumes de la collection étaient alignés dans la bibliothèque peinte en vert pomme de la chambre d’amis et qu’elle – la collection – n’avait pas toujours été reléguée au silence et à la nuit du grenier. Je crois que si on a fini par la retirer de cette chambre ou disons de la vue de tous, c’est sans doute parce que les livres étaient en mauvais état, que leur papier humide devait infester la pièce en répandant une odeur trop forte de moisissure, mais sans doute aussi – personne ne les ayant jamais lus – que tout le monde les trouvait encombrants et incongrus puisque chacun, à un moment ou à un autre, a dû s’étonner de leur présence. Chacun, même des amis de passage, se demandait ce que ces livres pouvaient faire ici, pourquoi on avait tous les Rougon-Macquart mais rien que les Rougon-Macquart. »
Merveilleux moment, on le voit, et presque allégorique, de la poussière qui se lève, à la lumière toute contemporaine d’un smartphone, sur une très vieille histoire non lue: ainsi se trouve revivifiée, sur un mode hypothétique, presque ludique, assurément amusé, une chaîne littéraire et sociale de déterminismes qui aboutissent à la possibilité de Laurent Mauvignier comme écrivain, héritier présent de cette longue histoire – quelle que soit, par ailleurs, la part d’invention dans le désensevelissement romanesque de sa généalogie.
L’idée en tout cas est plaisante, qui dynamise la fiction, de cette présence unique et mystérieuse des Rougon-Macquart – l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire imaginée par Zola à partir de 1870 – dans la maison d’« une famille où personne n’a jamais lu »… si ce n’est l’arrière-grand-mère, Marie-Ernestine. Cette dernière ouvre alors une piste dans l’espèce de suspense qu’organise le roman autour du vide de son titre, selon un principe qu’on pourrait dire, en pensant encore un peu à Perec, de la pièce manquante : pièce absente du puzzle familial (où donc est la médaille de l’arrière-grand-père ?) et pièce cachée dans la grande maison-métaphore, dont on n’aperçoit la porte qu’à la faveur du rêve (c’est une fiction), laquelle ouvrira peut-être sur une vérité cachée, un secret honteux, une autre pièce encore.
La scène d’ouverture, s’il faut donc y revenir, à la recherche de la Légion d’honneur perdue, est belle et symbolique : elle dit déjà le vide, par le manque de l’objet mystérieusement absent des tiroirs, et elle suggère en même temps, par la description d’une commode qui n’a guère bougé depuis son installation dans cette vénérable maison de famille, la nécessité de meubler le récit, sans que ce verbe n’ait ici la moindre connotation péjorative.
Tiphaine Samoyault a parlé, dans un brillant article consacré au livre, d’un « méta-roman » : c’est bien de cela qu’il s’agit, un livre qui s’écrit avec la conscience aiguë de son écriture, mais que cette conscience n’étouffe pas. Un livre qui raconte ce que c’est que raconter : se construire un passé, passer par la fiction pour aller à des origines dont on ne sait plus si elles sont réelles ou inventées, mais dont on quête au plus juste la possibilité vérité. C’est un voyage, une construction, l’édification en acte d’un roman-maison, dont le contenu et les plans ne préexistent pas à sa réalisation : la maison est bien vide, en ce sens, et ce qu’elle nous dira, à travers la visite de ses 750 pages (ou « l’occupation de ses sols », pour paraphraser un titre de Jean Échenoz), n’est nullement le message d’une vie dont on se rappellerait seulement les anecdotes ou les hauts-faits. Ce qu’elle dit, c’est elle-même : la possibilité d’un livre, qui dans le faire de la littérature, incarne son objet, sans simplement l’illustrer.
On pense ici, encore une fois, à ce que dit Mauvignier dans ses entretiens avec Pascaline David : « Il ne faut pas avoir quelque chose à dire, il faut avoir quelque chose à faire. Il faut faire, il ne faut pas dire. Vraiment, ça, c’est capital pour moi. Tant qu’on veut dire, on ne fait rien. Et quand on fait, on commence à dire ; si on a quelque chose à dire, ça se dira. Ça se dit toujours. La question n’est pas d’être obsédé par l’idée de trouver ce qu’on a à dire ou une “bonne idée”, ou un sujet, c’est de se demander : “Comment faire ? Par où entrer dans le texte ?” ». Tout cela ne signifie nullement que cette Maison vide est une pure forme, le caprice virtuose d’un romancier-architecte : son édification raconte et rencontre une histoire qui est celle, parfaitement sensible, d’un homme s’offrant à la reconnaissance de tous. En l’occurrence une histoire française, qu’on pourrait dire la nôtre, et davantage encore : l’histoire universelle de destins confrontés à l’expérience des guerres, de la transmission, du pouvoir (en particulier des hommes sur les femmes), des silences et de la mémoire qui détermine les vies et les fait parfois bifurquer. On peut s’y embarquer en confiance, et c’est précisément le plaisir des gros livres, dans une sorte de chronique familiale à rebours, qui ne néglige nullement, sous la profusion de la prose, les tensions d’une intrigue traditionnelle… Le narrateur-enquêteur se demande ainsi, au départ du récit, pourquoi le visage de son aïeule Marguerite a été systématiquement effacé des photographies de l’album qu’il consulte : quelle est l’origine d’un geste d’une si grande violence, cet arrachement des archives, dans une sorte de lacération presque sauvage pour faire disparaître le souvenir d’une personne devenue, de la sorte, un fantôme au carré ?
Avec une belle dextérité, et pas mal de métier, le roman va déployer à partir de cet autre vide – le visage absent, symboliquement mutilé, comme en écho aux blessures de guerre – une fresque généalogique dont les héroïnes sont d’abord des femmes, à commencer par l’arrière-grand-mère, pianiste sans carrière, et sa fille au tempérament rebelle, au destin tragique, glissant au moment de la Seconde guerre mondiale vers l’infâmie… Mais les hommes ne sont pas absents de l’histoire, dont on voudrait louer encore la façon dont elle maîtrise un certain respect des proportions, qui est simplement le respect des êtres.
Qu’il évoque le moment de la mobilisation en août 1914, la décision difficile à prendre d’un avortement ou les mystères de la musique, Mauvignier donne sa chance à chacun, pourrait-on dire, dans son effort pour meubler par le roman les lacunes de la mémoire, individuelle ou collective. Il y a de la justesse et de la jubilation dans cette manière de faire avec les trous de l’histoire, de composer avec le vide d’une maison commune. Et si l’on s’y trouve si bien, en définitive, c’est peut-être alors parce que l’écrivain, à sa façon, nous y laisse une place. Sans doute cela correspond-t-il même à quelque chose qu’on pourrait appeler, non sans admiration, une certaine politique de la littérature.
Fabrice Gabriel
AOC 16 septembre 2025
LE REGARD CULTUREL
FRANCE CULTURE
27 août 2025
Beaucoup de romans en cette rentrée racontent la vie de femmes proches des auteurs qui les débusquent sous les secrets et les non-dits. Deux récits signés Franck Bouysse et Laurent Mauvignier se démarquent, dont l'un est sans doute le plus beau du moment.
Ce matin, c'est la rentrée littéraire. Et parmi les quelque quatre cents nouveaux ouvrages publiés ces jours-ci, et que j’avais reçus en juin, dans un mélange d’excitation et d’accablement habituel, je suis partie en congés avec une sélection dont je me suis vite rendu compte qu’elle tournait principalement autour de la famille, de la mère surtout, alors même que j’avais l’impression d’avoir choisi des trucs très différents.
Tout l’été, j'ai interrogé mon inconscient et mon masochisme personnels, mais finalement, à lire les premiers articles de mes confrères, ce n’est pas moi le problème comme on dit. Apparemment, cette rentrée littéraire est très famille : Amélie Nothomb parle de sa mère, Emmanuel Carrère parle de sa mère, les Américains font des sagas. Et puis, il y a deux écrivains, très différents, qui ont eu le même projet, souffler sur la poussière de leurs propres meubles endormis et comprendre la vie des femmes qui les ont précédées : c’est Franck Bouysse et Laurent Mauvignier. Comparer leurs récits est tout à fait passionnant.
Le premier s’appelle Entre toutes, paru chez Albin Michel. Franck Bouysse y cherche la vérité de sa grand-mère, Marie, morte il y a des années, en retraçant son existence depuis sa naissance dans une petite ferme, la mort de son père, traumatisé par la Première Guerre mondiale, son mariage avec un voisin, la naissance de ses enfants, les drames et les joies d’une vie de peu, de peu parce que pas toujours racontée, de peu parce que pas documentée.
Pas racontée, c’est aussi de là que part le livre de Mauvignier, qui sort aux Éditions de Minuit, il s’appelle La Maison vide, et c’est l’histoire de deux femmes, la grand-mère et l’arrière-grand-mère de l’écrivain. Deux femmes à la vie rurale grevée de secrets, de non-dits, que le narrateur comble, à partir d’objets, de vagues souvenirs, de la grande histoire qui s’est abattue sur ses personnages, mais surtout en mobilisant toute l’ampleur de son imagination et sa très grande habileté à raconter - Mauvignier c’est un grand conteur.
Deux livres et un projet commun de rendre justice à des personnes
Dans les deux livres, s’inscrit un projet commun. Celui, simple, de rendre justice à des personnes, les femmes de milieu populaire, des femmes immobiles qui ne quitteront jamais leur village, des femmes sans rien à laisser, dont les noms ne figurent même pas sur les monuments aux morts des petits villages, en faisant des personnages de roman. L’idée est belle, elle n’est pas exactement exécutée avec la même maîtrise. Le livre de Bouysse est plus court dans tous les sens du terme, Marie existe beaucoup moins que Marguerite ou Marie-Ernestine chez Mauvigner, probablement parce qu’il compte presque uniquement sur son affection de petit-fils et la noblesse de ses sentiments pour elle, que sur une véritable invention littéraire.
Mauvignier réussit quelque chose que je crois n’avoir jamais lu ailleurs à propos de femmes de peu — ce qui a été pourtant la grande affaire de la littérature pendant presqu’un siècle de romans, le 19e. Il bouche moins les trous qu’il ne souffle dedans, et sculpte des personnages d’une finesse psychologique quasi proustienne ; la phrase fait des hypothèses, les tient, les assied. Marie-Ernestine et sa frustration de ne pas être devenue musicienne, sa relation complexe avec son mari mort à la guerre, sa fille mal-aimée qui guette les notes de piano aplatie sur le parquet à l’étage, ses tentatives d’émancipation écrasées par sa réputation de mauvaise fille. Il y a plein de motifs communs avec le récit familial de Bouysse — de fait ces femmes ont vécu presque dans la même condition — mais lui reste très respectueux des morts dans un sens un peu conventionnel, et à bien des égards, il échoue à renouveler la figure de la femme du peuple confite dans ses clichés de sagesse populaire et de souffrance tue. Le livre de Mauvignier trouve une vérité bien au-delà, à la mesure de la complexité des vies quelles qu’elles soient, et ce n’est pas une vérité historique, c’est une vérité du roman, et quand elle advient, celle-là, elle ne nous quitte plus.
Lucile Commeaux
LE REGARD CULTUREL - FRANCE CULTURE 27 août 2025
ARTPRESS
novembre 2025 N° 537
Laurent Mauvignier l’image tremblante d’une fiction
Cinq ans après Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier signe avec la Maison vide un grand livre, entre saga familiale et anamnèse. Ce roman-recherche s’impose immédiatement comme une lecture cardinale, nourrissante, éclairante.
La maison dormait, à l’abandon depuis vingt ans, lorsqu’un jour de 1976, les héritiers décident de la réveiller, de la faire revivre, l’aérer, faisant, à coups de marteau, sauter les planches obstruant les fenêtres. Le narrateur a neuf ans et pour lui la vieille bâtisse, ce bien de famille édifié en 1854 s’apparente à une grotte de Lascaux, une pyramide de Khéops– comme celles-ci vides, vides, vides d’un vide qui attend que l’on réveille les voix enfouies, les souvenirs perdus, les objets oubliés, les images effacées. Sept ans plus tard, le père du narrateur se suicide. Plus de quarante ans après, ce livre raconte l’histoire de cette maison vide.
C’est tout le poids de l’histoire familiale qui retombe, tout le poids de l’histoire de ce bout de terrain situé à La Bassée (village imaginaire ressemblant à Descartes en Indre-et-Loire où Laurent Mauvignier a grandi), tout le poids d’une mémoire française dont les joints craquent sous le roulement du temps et de la vie qui passe ; tout le poids des bouleversements du 20e siècle, tout le poids des absents.
Cela commence ainsi : le narrateur cherche la médaille de son arrière-grand-père Jules, mort à Verdun. Il cherche et ne trouve pas. Remue, fouille (« Fouillé » est le premier mot du livre), finit par trouver et, trouvant, trouve autre chose. Il tombe (justesse du verbe) sur des photographies. 1913, un couple avec un bébé joufflu. La seule image de sa grand-mère Marguerite. Les autres ont disparu ou le visage a été découpé à la pointe des ciseaux.
Alors, Mauvignier plonge. Il plonge dans le roman, la fiction bâtie sur des histoires, des souvenirs, des légendes, des racontars, des confidences, des extrapolations, des imaginations : le pari du roman – loin des pauvres petits rabougrissements de récits paresseux qu’on nous sert sur palettes. Il plonge, Mauvignier, et nous entraîne avec lui dans les hauts fonds du passé, à la recherche de l’histoire du lieu, de celles et ceux qui y vécurent. Plusieurs générations d’une famille sortie de la nuit sous l’Empire avec le héros-fondateur, François Proust, mort à 22 ans sur un champ de bataille napoléonien. Bourgeoisie terrienne, industrieuse et puissante avec ses bois, ses lacs, ses fermages, sa scierie, ses maisons, ses loyers, ses placements. Le patriarche, Firmin Proust, sa femme chétive, invisible, sa fille bovarysante et pianiste virtuose qu’il écrase d’un coup en lui offrant un piano et en lui imposant simultanément de se marier avec Jules Chichery, le bon gros employé de la scierie qui perpétuera la domination masculine. Firmin meurt en 1906 au milieu de ses champs. Il aura marié sa fille et saccagé ses rêves de musique – mais il n’aura pas vu naître sa petite-fille Marguerite, née en 1913.
Roman transmémoriel
Le dieu de l’histoire ricane : la Grande Guerre éclate, le gros gars Jules meurt à Verdun. Ce sont les femmes qui « portent la culotte », administrent, dirigent, deviennent les patronnes. Jeanne-Marie, la veuve de Firmin, puis Marie-Ernestine, la veuve de Jules, toutes deux écrasées, effacées, dressées à être des ombres « préposées aux confitures » et aux chaussettes à repriser, prenant pourtant lentement, difficultueusement, le contrôle de la gestion du domaine. La petite Marguerite grandit dans la tristesse et le chagrin dominé par le culte d’un père « héros de Verdun » dont elle finira par comprendre l’hypocrisie et l’inanité. Elle quitte la maison, devient vendeuse, se fait piéger par un patron libidineux, découvre l’amour lesbien et le libertinage avec sa camarade Paulette. Un hasard déclenche un scandale vite étouffé, à ses dépens. En 1934, la jeune femme se marie, donne naissance au père du narrateur, la Seconde Guerre arrive, déchire la famille en deux. Elle préfère Pétain. Son mari est prisonnier en Allemagne. Son amant est un officier allemand. « Collaboration horizontale » : à la Libération, elle est tondue et traitée de « pute à boches ». Elle meurt en 1953. Son fils se suicide trente ans après.
Laurent Mauvignier tisse un récit « comme une ombre déformée ». Il cherche à capter « l’écho, la vibration » d’une histoire « dans l’image tremblante d’une fiction ou d’un roman possible ». Il taille ainsi, au-dessus du vide, une « histoire sur mesure », un roman familial transgénérationnel et transmémoriel qui s’avèrera peut-être profondément transformateur d’une certaine vision de l’identité de la France, encore toute secouée de la fin des villages, de la mort de Dieu, de l’hécatombe atroce de la guerre civile européenne ; un pays qui se cherche et pleure de bien des façons la perte de son « grand récit ».
Avec Laurent Mauvignier, une boucle se boucle. L’air est entré dans la maison vide où dormait un piano centenaire. L’air est entré et les fantômes se sont évaporés en minuscules gouttelettes de mémoire, formant lentement, dans le ciel de notre histoire, un immense nuage couleur d’ombre.
François Bordes
ARTPRESS novembre 2025 N° 537
MATRICULE DES ANGES
septembre 2025 N°266
Avec son dixième roman, La Maison vide, Laurent Mauvignier livre son récit le plus ample et le plus autobiographique, une histoire paternelle esquissée à partir de figures féminines, et une histoire française, faite d’espoirs, de honte et d’oubli. Un très grand livre.
Si l’on commençait par tenter de résumer ce livre, non seulement ce serait difficile, mais on ne ferait qu’effleurer sa beauté. Comme souvent avec Laurent Mauvignier, ce n’est pas tant le sujet qui importe mais la manière qu’il a de tourner autour, sa façon d’apprivoiser la mémoire, d’approcher les manques familiaux (« Je n’ai qu’un seul souvenir d’un récit direct de mon père »), de nouer bribes de récits intimes et imaginaire collectif, d’envelopper le lecteur – le laisser étourdi, hanté par des personnages et des images, avec l’impression pour quelques heures, jours ou semaines, comme parfois en sortant du cinéma, de voir le monde à travers les lunettes de l’écrivain.
La quatrième de couverture et la fin du livre se rejoignent, sur la réouverture d’une maison familiale, seul héritage du côté du père. La Maison vide, une maison vidée de ses habitants mais pas complètement de leurs traces ni de leurs objets. Cinq ans après Histoires de la nuit, roman de vengeance haletant de 600 pages, porté notamment par des figures féminines, concentré sur une nuit et sur les deux maisons d’un hameau minuscule, Laurent Mauvignier nous emmène cette fois, à partir de cette seule maison familiale, dans les couloirs du temps : de la fin d’un dix-neuvième siècle terrien aux années noires de l’Occupation, en passant par la Grande Guerre, jusqu’à nos jours. Une Légion d’honneur sur laquelle le narrateur ne parvient plus à remettre la main, un piano, l’intégrale des Rougon-Macquart, des photos dont une avec une femme rayée au stylo sont quelques-uns des « embrayeurs » de ce voyage dans le temps pas tout à fait chronologique et pas vraiment documentaire. L’écrivain se tient autant à contre-courant de la reconstitution sympathique et aseptisée du passé (façon Cédric Klapisch et « La venue de l’avenir ») que de la mode littéraire de l’enquête et ses preuves à l’appui. De Firmin Proust à Marguerite Chichery, les figures que l’on rencontrera seront à la fois authentiques et inventées.
La Maison vide se lit comme un roman de la mémoire, celle d’un narrateur-auteur naviguant entre ses rares souvenirs (celui d’un grand-père paternel aperçu à l’asile, ceux des étés dans la chambre au cerisier, ceux des 11-Novembre scolaires devant le monument aux morts), les souvenirs racontés par les autres (souvent les femmes, et étonnamment sa mère, dépositrice indirecte de l’histoire de son mari), et comme un roman d’apprentissage. Trois générations d’aïeules apprennent ainsi le métier de vivre dans une famille de propriétaires terriens de la région de Tours, près du fictif village de La Bassée : « la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser » (dont on n’apprendra le prénom qu’aux deux tiers du livre), sa fille Marie-Ernestine, puis la fille de Marie-Ernestine, Marguerite – la grand-mère du narrateur. Admirable est la façon dont l’écrivain tient la chronique des empêchements de ces femmes, tout en ressuscitant leurs élans intérieurs. Une jeune fille éduquée au couvent est touchée par le désir de musique (« le piano le piano le piano »), une autre se libère et se condamne aux yeux de tous en devenant apprentie du magasin Vêtements Claude, une femme se révèle alors qu’on n’attendait plus rien d’elle qu’elle dévide les clichés de conversation à dîner. Au sort déjà tracé des femmes, et qu’on voit parfois venir depuis des pages sans pouvoir rien y faire, Mauvignier oppose les tentatives d’affirmation de ces figures chacune à leur façon, marquantes. D’un côté les images presque venues de Flaubert, d’une jeune fille mouche se cognant à la vitre de la réalité ou « fruit mûr qui va tomber au pied de l’arbre et qu’un marcheur va pouvoir ramasser sans se soucier du temps qu’il a fallu au fruit pour arriver dans sa main avec toute sa fraîcheur, sa rondeur, son goût, sa disponibilité », de l’autre les images de jeunes filles en feu – que celui-ci soit seulement mental ou explose littéralement à la figure de la famille. On aimerait avoir à nouveau seize ans, pour découvrir et aimer ces personnages comme Emma Bovary, ou Denise et Gervaise de Zola, ou la Jeanne de Maupassant – et ne pas savoir encore tout ce qui les attend – nous attend, femmes et hommes.
Il y a du dix-neuvième siècle dans La Maison vide, avec ses catastrophes intimes et ses grandes scènes parfois très picturales, les enterrements, la nuit de noces, la sortie du couvent. Il y a aussi toute l’imagerie du vingtième siècle, et notre roman national : la mobilisation du 1er août 1914, la fleur au fusil, « Tous à Berlin ! », les épouses et les filles aux champs, les gueules cassées, les routes saturées de l’exode, les femmes tondues. Mauvignier assume de revisiter nos lieux communs, historiques et littéraires (Le Silence de la mer de Vercors, Duras, Claude Simon…). Mais il fait dérailler la saga. À peine a-t-il fait surgir devant nos yeux les carrioles pleines à craquer de l’été 1940, par exemple, que Marie-Ernestine se demande ce qu’aurait pensé sa mère de la capitulation de Pétain, et hop, nous voilà replongés dans les dernières années de la vie de celle-ci, dans les années 30, avant que ne revienne pour de bon la Débâcle, deux cents pages plus loin... L’écrivain joue des ressorts du temps, ralentissant ici, accélérant là, annonçant un remariage ou une mort longtemps avant de les raconter, faisant aussi se chevaucher la joie et la peine, intimes ou collectives. La Libération – le massacre de Maillé. Le cadeau d’un piano – la dégringolade. La haine au quotidien – la douceur dans un hôpital. L’ironie du sort. Ou comme l’écrit un personnage depuis le front, « nous étions tous des héros et nous étions tous des lâches ».
La saga déraille aussi car le récit est fondamentalement troué, blessé : si le narrateur parvient souvent à imaginer ce qui a pu se passer dans la tête de Marguerite, de Jules, et des autres, à la façon d’un Balzac omniscient, il est aussi souvent démuni. « Je ne sais pas », « nous n’en savons rien » : le récit est saisi de ces vertiges, ces presque « blancs » qui renvoient aux demi-silences familiaux, aux traumatismes transmis malgré tout. À partir de la guerre d’Algérie dont ne lui a jamais parlé son père, Mauvignier avait écrit le bouleversant roman Des hommes en 2009 ; dans La Maison vide, l’écrivain remonte encore plus haut le cours de l’histoire familiale, pour tenter de repérer ce qui était joué déjà dans le destin des ancêtres et qui aurait pu conduire au suicide de son père, alors que lui n’était qu’adolescent. Il évoque cette mémoire tronquée et fondatrice face à la journaliste Pascaline David dans Quelque chose d’absent qui me tourmente, un bref recueil d’entretiens réédité en parallèle de La Maison vide, qui intéressera tout amateur de Mauvignier et tout aspirant écrivain.
Jamais Mauvignier ne s’était autant approché de l’autobiographie. Il dépeint ses ancêtres comme des personnages, tout en commentant son propre geste d’écriture, au vingt-et-unième siècle, tour à tour s’exposant et se mettant en retrait, à la manière d’un Proust, dont le prénom ne surgissait qu’au détour d’une phrase dans À la recherche du temps perdu – cache-cache de la fiction. Entre roman et remémoration donc, Mauvignier raconte ce que c’est d’hériter de failles, d’appartenir à une lignée d’hommes blessés et parfois violents, dont Jules Chichery, l’arrière-grand-père, est peut-être l’incarnation la plus émouvante. Le voici en permission, étranger à lui-même : « comme s’il était tout à la fois le même Jules Chichery qu’autrefois mais aussi un autre, à la fois nouveau car surgi de seulement dix-sept mois de combats, d’une vie de guerre, mais aussi comme remonté de la nuit des temps, comme s’il était l’incarnation d’une autre histoire que la sienne, de l’histoire tout court, celle des hommes, des morts, des vieux, des éclopés, des effrayés, des humiliés, des sans-nom, des ancêtres noyés dans l’oubli, d’autres choses encore qui revenaient de plus loin, comme l’enfance animale de l’homme ».
À travers un livre magistral, tour à tour pathétique et ironique, grinçant et tendre, âpre et lyrique, fait de mille couches, Mauvignier exprime notre besoin de liens et d’inscription dans une histoire qui nous dépasse, et s’interroge sur la possibilité de l’art dans nos vies. Les éditions de Minuit ne publient qu’un seul roman à la rentrée, La Maison vide ; on attend que le prix Goncourt couronne enfin Mauvignier, pour ce dernier opus de sa grande tragicomédie humaine, entamée en 1999 avec Loin d’eux.