Racine pour tous
Entretien avec Laurent Mauvignier
C’est à Paris, cet automne, que Laurent Mauvignier accepte de se faire cuisiner à la Requinade. On est contents de pouvoir interroger cet écrivain qu'on convoitait depuis longtemps. Avec volubilité et le souci du mot exact, il répond à nos questions pendant plus de trois heures, n'en éludant aucune et n'hésitant pas à s'arrêter longuement sur son travail d'écriture, son rapport au réel et au souvenir, à l'Histoire, à la littérature. La discussion se poursuivra ensuite à bâtons rompus, jusqu'aux douze coups de minuit. Son œuvre, composée de romans, de textes pour le théâtre et qui s'ouvre à l'écriture pour la télévision et le cinéma, s'impose dans le paysage littéraire contemporain, autant par ses sujets et les personnages auxquels elle donne la parole, que pour sa langue, très travaillée, brisée et sans cesse renouvelée. Depuis Loin d'eux, roman publié en 1999, jusqu'à son adaptation de L'Orage, une pièce du russe Alexandre Ostrovski (2023), Laurent Mauvignier trace des lignes qui, même lorsqu'elles semblent s'écarter, finissent toujours par se rejoindre. Huis clos familiaux, secrets pesants, poids du passé, difficultés des différentes générations à se parler, le romancier explore la manière dont les relations filiales ou amoureuses s'avèrent explosives. Le poids du secret et de ses blessures, obsédant dans l'œuvre de Mauvignier, s'il sape les relations intimes, est aussi lié à l'Histoire, notamment à celle de la guerre d'Algérie, à laquelle l'écrivain consacre un roman, Des hommes, cette Algérie qui apparaissait dès son premier livre et trouvait plusieurs échos dans ses textes ultérieurs. Les personnages décrits par l'écrivain sont, à quelques exceptions près, issus de ce que l'on appelle la « France périphérique ». Modestes, pauvres, marginalisés, ils souffrent de cette exclusion qui prend des dimensions tragiques. On peut souligner la très grande cohérence de son œuvre, notamment par les questions qui la sillonnent et dans le même temps, sa capacité à explorer des veines autant que des écritures différentes : si les premiers livres, de Loin d'eux à Seuls, sont largement composés de monologues intérieurs, Le Lien, par sa forme même — un dialogue — marque une rupture. Dans la foule approfondit son traitement du roman polyphonique amorcé déjà dans les textes précédents. Continuer et Autour de la nuit empruntent en partie au moins au récit de voyage. Quant à Histoires de la nuit, son plus imposant roman, il se place ostensiblement du côté du thriller. Mais tous ses textes sont pris entre la fuite et la réclusion, deux pôles entre lesquels les personnages oscillent inéluctablement.
La Femelle du Requin
Numéro 57