Laurent Mauvignier . « Seuls », le quatrième roman de l’écrivain bordelais, est le récit d’un amour contrarié. Une œuvre radicale qui, au travers d’une histoire intemporelle, éloigne toute tentation psychologisante au bénéfice de la tragédie.
« On pourrait dire « encore une histoire d’amour ». Pire, exactement celle que l’on n’a pas envie d’entendre, ou de lire, car à bien y regarder, ce doit être quelque chose comme notre histoire. Forcément. La vieille histoire du garçon et de la fille qui s’aimaient, mais pas pareil. L’histoire de Tony qui aime Pauline d’un amour nécessairement fou depuis l’enfance, mais cache cet amour sous les oripeaux de l’amitié car c’est tout (et c’est tant, pourtant) ce que Pauline réclame de lui.
De cette histoire, étrange à force de banalité, Hollywood ferait une comédie sentimentale, Raymond Carver écrirait une nouvelle poignante de solitude et de nostalgie mêlées, Jean Echenoz la transfigurerait à force d’élégance ironique et de détachement post-moderne ; Laurent Mauvignier, lui, en fait l’histoire de son quatrième roman, « seuls », admirable diamant noir brut de cette rentrée littéraire, vierge de toute séduction préalable, d’une radicalité têtue.
Frère et sœur de cœur. Tony aime Pauline, donc. À ce seul énoncé, on devine que cet amour sera contrarié. Un garçon qui s’appelle Tony devrait se tenir éloigné des filles sages répondant au prénom de Pauline, tant il est vrai que les princesses n’épousent plus les bergers et que la lutte des classes a de beaux jours devant elle. Pourtant, Pauline et Tony ont fait leurs études ensemble, vécu ensemble en un chaste compagnonnage, frère et sœur de cœur, l’un recueillant douloureusement l’autre aux tristes soirs, aux matins blêmes. Puis Pauline est partie faire sa vie, et Tony est resté, défaisant consciencieusement la sienne, abandonnant études et rencontres amoureuses au profit d’un triste appartement, d’un chat de compagnie et d’un travail pénible de laveur de rames de train, parfaitement abrutissant. « Seuls » commence tandis que Pauline annonce son retour, et sa volonté de s’installer chez Tony le temps de trouver emploi et logement. Le livre sera le récit de ce retour, de cette cohabitation. À quelques signes disséminés au fil des pages, on comprend que cela se passe à Bordeaux (où vit l’auteur qui en utilise les décors « a minima »), mais c’est une histoire de n’importe où, partout où une fille et un garçon voient leurs désirs diverger, de n’importe quand.
L’auteur justement, Laurent Mauvignier, 36 ans, quatre romans publiés en quatre ans, qui dès son coup d’essai, Loin d’eux, s’est imposé comme l’un des chefs de file du roman français contemporain. Quoique l’on ne soit pas sûr que ce leadership soit aisément accepté de la part d’un écrivain aussi rétif à tout classement, tout esprit tribal. Comment expliquer que la prose de Mauvignier séduise autant et si durablement ? Bien sûr, la grandeur de ces héros pathétiques y est pour beaucoup, revenant en quelque sorte aux « fondamentaux » du roman : redonner une voix à ceux qui n’en ont plus, témoigner pour les oubliés, etc. Mais Mauvignier n’est pas le seul parmi ses confrères à s’atteler à cette noble tâche. Qu’il nous soit permis de penser qu’il est sans doute le plus honnête, le moins « petit malin » de tous. On chercherait en vain dans chacun de ses livres la moindre trace de démagogie. La tragédie (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit) se fait altière, la langue scandée, ressassée, sans aucune trace de cet humour avec lequel les écrivains trop souvent apaisent leurs lecteurs. Mauvignier n’épargne personne, c’est sa grandeur, et celle de ses lecteurs que de lui en savoir gré.
Une tragédie. Avec « Seuls » pourtant, il franchit encore un palier. L’utilisation de deux narrateurs successifs et parfois contradictoires, le père de Tony et le petit ami de Pauline, prolonge et amplifie le récit, éloignant de facto toute tentation psychologisante au bénéfice de la tragédie. Jamais peut-être l’argument n’avait été aussi ténu (« boy meets girl and girl doesn’t care » et c’est tout), comme une recréation moderne et lyrique des déserts affectifs chers aux héros d’Emmanuel Bove. Et de cette vie rendue au désert, dans l’extrême dénuement de la folie et de la mort, se glisse l’espoir subreptice d’un encore et d’un ailleurs : « Il se disait, les choses importantes sont celles-ci : les marches dans la ville, la mer, des nuages au-dessus des têtes et puis les livres, les films et aussi les carnets, les feutres rouges pour vider de soi tout ce qui n’y tient pas, quelques soûleries, de quoi s’abrutir, les oiseaux, le petit matin, faire l’amour et n’attendre rien que le plaisir de l’amour. »
Ces mots-là sont d’un écrivain et cette phrase sinusoïdale, parfois empêchée, « ressassante » à tel point qu’elle paraît être unique, cette phrase où se déploie, comme une politesse aux personnages, un lyrisme navré, sans doute est-ce cela que l’on appelle un style. On peut donc être tout à fait rassuré pour Laurent Mauvignier, qu’il écrive « le Voyage au bout de la nuit » ou « Au-dessous du volcan », il n’écrira jamais rien d’autre que des livres de Laurent Mauvignier. Et c’est très bien comme ça. »