Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Seuls
   
   
 

LABYRINTHE SENTIMENTAL

   
 

Laurent Mauvignier décrit des êtres qui dissimulent leurs sentiments, se désirent, se manquent. Entre l'envie de l'autre et la crainte de soi.

« Il raconte toujours la même histoire. La douloureuse attente, les coups de marteau du désir, la peur de l'Autre, les crocs de la solitude. l'explosion du drame. Et puis les mots qui séparent, mentent, égarent mais jamais ne relient. Seul le surgissement du malheur libère les hommes et les femmes de leur enfermement. C'était donc ça : on n'entendait rien, on ne voyait rien, on ne savait rien et pourtant c'était là. Si proche. Il suffisait de. Laurent Mauvignier, comme tout grand écrivain, possède son propre univers. Il raconte toujours la même histoire mais à chaque fois différemment. Il explore les frontières perdues de nos univers quotidiens. La famille (Loin d'eux, Éditions de Minuit. 1999), le couple (Apprendre à finir, Éditions de Minuit, 2001), la solitude (Ceux d'à côté, Éditions de Minuit, 2002). Il s'agit de rêves et de deuils ; de volontés et de craintes. Ses personnages sont arrivés au bout de leurs guerres intérieures et se retrouvent confrontés à leurs défaites sociales. Peut-on vivre sur le charnier de ses désirs ? Laurent Mauvignier, né en 1967 à Tours, semble écrire dans un souffle. Le ciselé de ses phrases, à l'intérieur desquelles la vie et la mort sont en état de lutte perpétuelle, se fait à un moment donné oublier : elles deviennent alors une magnifique houle.

Seuls parle du long et sinueux chemin des sentiments. Quand on veut autant que l'on ne veut pas l'amour. Des êtres se heurtent plus qu'ils ne se côtoient. Tout y est dit sauf l'essentiel. Tony est amoureux depuis toujours de Pauline. Il ne lui a jamais rien avoué. Juste parfois des bouts de cendres aussitôt éteints. Ils ont, dans leur adolescence, étudié, dîné, habité ensemble. Comme deux amis. Puis Pauline est partie à l'étranger pour suivre Guillaume. Tony a alors arrêté ses études. Il est devenu ce garçon de petits boulots et de filles de passage. Plus de joie ni de peine. L'indifférence. Mais aujourd'hui, Pauline est de retour. Tony va la chercher à l'aéroport. Elle dépose ses affaires chez lui. Ils peuvent unir leurs deux solitudes. Elle : sans amour et sans travail. Lui : sans amour et sans diplômes. On se dit alors que tout est possible. On a à la fois tort et raison. Ils vont vivre dans le même appartement durant un mois et demi. II va parler et parler pour qu'elle ne voie pas. Les regards sur son corps, l'angoisse comme une lame de fond, le durcissement de ses traits. Les mots vont être leurs tombes. Tony veut deux choses jusqu'à en mourir : qu'elle devine son amour et qu'elle ne devine pas son amour. Mais un jour Guillaume revient chercher Pauline.

L'histoire nous parvient à travers des voix. Elles donnent l'impression de se tenir la main pour raconter un seul et même drame. On perd et retrouve l'identité des narrateurs dans une impression de chœur brisé. Laurent Mauvignier tisse la toile des pleins et des déliés de ses quatre personnages principaux. La douleur de l'absence est partout. Besoin d'un fils : il y a l'incompréhension. Besoin d'un ami : il y a le mensonge. Besoin d'un amour : il y a le malentendu. Besoin d'un être : il y a la mort. La construction de Seuls est un tour de force. Une montée en puissance. Un hiver sans lendemain. Le grand thème des romans de Laurent Mauvignier est sans doute le désir. Qu'est-ce que l'on fait quand son désir ne trouve pas son devenir ? Il existe, dans toute son œuvre, un besoin fou de l'Autre. Ses personnages sont, malgré les apparences, des êtres passionnés, vibrants, métalliques. Ils veulent mais ne peuvent pas. Le manque de mots amène le manque de bonheur. La rage cogne en eux. Seuls est, comme les trois autres romans de Laurent Mauvignier, dénué de sentimentalisme. On est dans la folie de l'amour. C'est-à-dire dans l'envie de l'Autre et la crainte de soi : la peur de ce que l'on pourrait lui faire.

Le style, mélange de lutte oral-écrit, de répétitions nécessaires, de fureur contenue, se révèle une prouesse. Il y a des passages magnifiques. Des détails comme des clous. Une robe rouge, des chaussures sans lacets, une affiche de recherche, une maison en Bretagne, l'absence d'une mère, des carnets. La scène bouleversante du restaurant où il a fallu faire comme si. Comme si Tony était heureux de contempler son existence réduite en miettes par l'arrivée de Guillaume. Le personnage ambigu de Pauline offre au livre toute sa puissance. Ne pas savoir. Ne pas vouloir savoir. Seuls parle aussi des faux-semblants, des rapports père-fils, des violences cachées, des attentes succédant aux attentes. On y voit la solitude et la finitude des vies honteuses d'elle-même. On y entend des battements de cœur secs et rapides. Et puis la vieillesse soudaine de certains visages. »

   
 

Marie-Laure Delorme
MAGAZINE LITTÉRAIRE, février 2004

   
 

 

 
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