Laurent Mauvignier s’y entend comme personne pour dire le gris du réel et donner voix à ceux qui se taisent.
« Le mot “ seuls ”, au pluriel, qui donne au livre son titre, a de faux airs d’oxymoron, on se dit qu’après tout, à plusieurs, on doit se sentir moins seul. Les titres précédents de Laurent Mauvignier ne laissaient guère espérer un tel goût pour le paradoxe désinvolte, Loin d’eux, Apprendre à finir et Ceux d’à côté, et leurs lecteurs avaient ravalé dès les premières pages tout penchant pour la gaudriole. Les livres de Laurent Mauvignier sont faits de douleur et de littérature, ils s’écoutent autant qu’ils se lisent, l’écriture s’incarne en une voix pressante. Cette voix ne s’adresse qu’au lecteur, il n’y a personne dans le livre pour l’entendre, tout le monde y est le seul, ensemble ou séparément.
La voix est toujours celle de Laurent Mauvignier, elle pourrait être jetée sur une scène de théâtre, une voix reconnaissable, avec son assurance, sa juste vue des choses, mais aussi ses détours, ses hésitations, des phrases qui, parfois, ne trouvent pas leur fin, qui s’arrêtent un pied en l’air, sans point. Et retombent au paragraphe suivant avec ou sans majuscule, sur un bon ou un mauvais pied, elles se font mal, on appelle cela un style. C’est aussi chaque fois la voix d’un autre qu’on se figure, d’un personnage auquel on croit. Ici, ils sont deux, ils se relayent dans le mitant du livre, parce que ce qu’il y aura à dire est trop lourd pour un seul homme, pour le seul homme qui compte ici, Tony, qui, lui, ne dit rien, ne dira rien, qui finira mal comme toutes les histoires d’amour et de solitude en général. Les deux qui se relayent ne se nomment qu’à peine, le premier est le père de Tony, au détour d’une phrase, page 24, “ puisque, voilà ce père, c’est moi ”, et l’autre Guillaume, l’amant de Pauline, qui a pris la parole depuis quelques pages, pour dire, justement, ce qui concerne le père et que le père ne peut pas dire de sa propre voix, laisse filer, page 109, l’aire de rien (alors que c’est toute l’histoire) : “ puisque cet homme qui est revenu, c’est moi ”. À ces deux petits bouts de phrases, cette symétrie voulue, on voit bien que la voix plurielle est unique, les deux pupitres d’un même chœur.
Mais peut-être fallait-il commencer par dire l’histoire, on la recopie sur la couverture du livre pour être certain de ne pas en dire trop, surtout la fin, qu’on ne dit pas mais que l’on craint, celle-là ou une autre, tout au long du livre, pour s’en tenir à ce que l’auteur et l’éditeur ont choisi de faire savoir : “ Pauline est revenue. En attendant de trouver un appartement, elle s’est installée chez Tony, comme lorsqu’ils étaient étudiants. Tony raconte à son père que rien n’a changé : il fait toujours semblant de n’être pas amoureux d’elle, et elle ne s’aperçoit de rien. Mais quand Tony part sans prévenir personne, c’est à Pauline que son père va demander de l’aide. Et cette fois, il faudra bien que tout soit dit. ” On pouvait ajouter que Guillaume revient (on le sait), que Pauline quitte l’appartement de Tony pour le rejoindre. Qu’importe : les livres de Laurent Mauvignier ne se résument pas comme des vaudevilles. Ils sont des travellings sur les gris du réel, les mauvaises dents, les trains de nuit, ceux qu’il faut laver à grande eau entre deux trajets (c’est le travail de Tony), les lunettes toujours sales qu’on ne sait pas essuyer, une mère morte avant qu’on ait l’âge de comprendre que tout le monde meurt. Une petite fille disparue, mal photocopiée sur les pompes des stations-service, les caisses de supermarchés. La caisse du chat que l’on change les jours d’espoirs, qui s’englue quand tout va mal. Les vrais semblants. La politesse du désespoir, ce silence qui ment. Des gens qui s’aiment, qui ne savent pas s’aimer, qui ne s’aiment pas pareil, de l’amour contre de l’amitié, de la haine contre de la maladresse. Le mal de vivre tue.
Les livres de Mauvignier donnent une voix aux taiseux, à ceux qui ne peuvent ou ne savent pas dire. Ici, le désordre, la douleur et la tragédie sont terrés dans la pensée de Tony. Tony se tait et Mauvignier lui prête deux voix, des voix qui ne sont pas les siennes, celles du père longtemps haï, celle de Guillaume, son rival transparent, et il réussit ce tout de force de nous imprégner de la pensée de Tony, de sa douceur et de sa douleur, de sa patience et de sa folie, par le truchement de ceux qui ne le comprennent pas, ce n’est pas une pensée, c’est une folie, un désordre amoureux, une vie en biais, faussée par un mauvais départ, par une fausse patience. La folie de Tony est d’aimer, d’aimer Pauline, de l’aimer à la folie, avec la discrétion et la tendresse de trop vieux amis, dans un jeu de rôle où l’on n’est dupe que de soi-même, jusqu’à ce qu’une colère éclate plus grosse que la honte, plus lourde que l’impuissance à dire, que le malheur soit assez grand pour recouvrir l’entièreté d’un bonheur perdu. Et qu’on en parle plus. »