Tony n’arrive pas à dire à Pauline qu’il aime. Pauline fait semblant d’ignorer les sentiments de Tony. Ils sont « seuls ».
« Tony ne s’était jamais aimé. (Et voici qu’on parle de lui comme si on l’avait bien connu ! C’est la vertu de littérature. Elle élargit le cercle de nos amitiés disparues. Elle ajoute à nos regrets. Elle donne au lecteur le sentiment presque coupable d’être arrivé trop tard.)
Tony, donc, ne s’était jamais aimé. Il se jugeait laid, trop petit, binoclard, avec des épis sur la tête et des gens jaunes. Il trouvait naturel de n’être pas aimable. Il se vieillissait. Il faisait tout pour s’épargner la souffrance d’être repoussé, ou ignoré. Depuis la mort de sa mère, il avait appris à dissimuler ses sentiments et à les réserver à ses carnets intimes. Lentement, il s’enfonçait dans une solitude irrémédiable d’où il ne sortait que pour aller nettoyer les trains. Avec Pauline, une amie d’enfance, Tony avait partagé la même chambre d’étudiant. En copains. Cela convenait très bien à Pauline, qui avait déjà trop de mecs dans sa vie, ambitionnait de devenir éditrice et trouvait reposant de se confier à une sorte de frère. Quant à Tony, amoureux transi et silencieux, il feignait de s’en accommoder. Il jouait très bien l’indifférent. Et puis elle était partie à l’étranger, et il avait continué de décrasser les wagons et de noircir des pages.
Le jour où, après sa longue absence, il était allé chercher Pauline à l’aéroport, Tony avait failli se démasquer. Lui, le taciturne, était soudain si heureux ! De la revoir et de l’accueillir, le temps qu’elle trouve à se loger, dans son petit appartement. Mais très vite, la comédie des sentiments avait repris son cours mensonger avec Tony dans l’emploi désuet du brave garçon et Pauline dans le rôle piquant de la fille insensible au trouble qu’elle provoque. Ils parlaient sans rien se dire. Ils cohabitaient sans se toucher. L’imposture avait duré jusqu’au moment où, pour retrouver son amant, Pauline avait déménagé et Tony fui on ne sait où.
C’est le père, accablé, qui raconte aujourd’hui la solitude de son fils, sa douleur muette, qui demande des comptes à Pauline, l’accuse de l’avoir provoqué, humilié, tué. C’est le père qui réécrit l’histoire. Lui rappelle la lettre d’amour que, à 12 ans, Tony lui avait envoyée. Mais Pauline aussi s’explique, se défend. Elle raconte la nuit où, alors qu’elle dormait, il a trahi sa confiance. Elle fait le portrait – autoportrait de l’artiste ? – d’un écrivain qui « s’isolait, maudissait le monde et se vantait de l’écart qu’il creusait entre lui et les autres » et s’obstinait à regarder le monde sans aménité, avec des lunettes sales.
Comme toujours dans les romans monologués et désespérés de Laurent Mauvignier, dont les personnages humbles sont condamnés à n’être jamais compris, c’est la prose qui frappe. Au sens propre. Une phrase intestine, rauque, étouffée, irrespirable, qui tourne sans fin autour d’un drame : le suicide d’un jeune homme dans Loin d’eux, le supplice d’une femme trompée dans Apprendre à finir, le viol d’une jeune célibataire dans Ceux d’à côté. Chaque livre reconstitue par bribes un destin brisé, donne la parole aux témoins, aux survivants. Et le miracle se produit : ce sont les absents que l’invisible romancier finit par sauver de l’oubli, Luc hier, Tony aujourd’hui.
Laurent Mauvignier est l’écrivain de la restitution : il rend la parole aux sans voix, redresse les dos voûtés, relie le passé au présent, offre même au désespoir de n’avoir pas été vain et force le lecteur, cet égoïste, à ne plus passer à côté des « seuls » sans les écouter. »