Seuls explore l’existence d’êtres voués à l’impossibilité de se rejoindre
« Laurent Mauvignier n’est pas un procureur. Il ne désigne aucun coupable : pour mettre en accusation, sans doute faut-il aller moins loin dans l’intériorité des personnes, moins profond dans le puits de détresse où ils se trouvent plongés. Il n’est pas non plus l’avocat des causes désespérées qui font la trame de ses récits. Il écrit, dirait-on, dans la position du témoin, de celui qui partage, qui souffre avec ses personnages en inventant la parole même de cette souffrance. En la tirant de son propre fond, puis en s’effaçant.
Le succès public – et critique – rencontré par les trois premiers romans de Laurent Mauvignier démontre qu’il touche juste. Apre, douloureuse, constamment tendue, son écriture n’offre pourtant aucun des agréments et des démagogies qui accompagnent généralement, ou multiplient, les suffrages. Ce qui est juste, qui fait justice, c’est donc cette voix que le romancier construit mot à mot, avec un sens aigu de la respiration et du rythme. Cette voix, Seuls la fait à nouveau entendre avec une grande pureté. Comme si les situations narratives, les circonstances sociales et mentales, tout l’itinéraire des personnages n’étaient destinés qu’à cela : dessiner une ligne blanche, un chemin invisible dans l’épaisseur et l’obscurité des vies afin de témoigner en faveur de celles-ci, de les mettre en lumière – alors même que tout invite à les taire, à les dissimuler, à les noircir. Mais de quelle pureté peut-il s’agir lorsque la fatalité, la misère morale ou matérielle semblent seules dominer et commander les existences ? Citons un passage, volontairement soustrait de son contexte : “ c’était la colère et le désordre, comme on parle de la foule pour dire qu’elle est une marée et qu’elle peut déborder, chavirer, eh bien lui, tout seul, sans rien ni personne que ce monde où depuis longtemps il se fabrique des larmes et des couteaux, oui, Pauline, il se prépare. Il vacille et ni les larmes ni le désarroi ne desserreront ses mâchoires. ”
Si Tony, cet homme qui chavire, parlait lui-même, la “colère ” et tout ce qui fait son “ désarroi ” le déborderaient. S’il était simplement et classiquement mis en situation, dans la distance de l’écriture, rien d’authentique ne pourrait être dit sur ce qui se “ fabrique ” de “ larmes ” et de “ couteaux ” au secret de son cœur. Mauvignier a choisi une solution difficile et risquée, menacée par l’artifice : faire entendre exclusivement la voix des tiers, de ceux qui assistent de l’intérieur, y participant, au drame qui se joue entre Pauline et Tony, non pas seulement dans le temps du récit, mais dans sa préhistoire. Le père de Tony puis un compagnon de Paule vont raconter, passé et présent mêlés, cette fatalité malheureuse faite de silence et d’impuissance qui empêche un être d’en rejoindre un autre pour (se) faire, ensemble, du bien, pour ne plus être “ seuls ”. Mais, au lieu de cela, il faut constater à nouveau que personne ne peut “ donner de l’amour à qui n’est pas capable d’en recevoir ”. Et cette double incapacité, au lieu du bien, fera le mal. “ … La douceur pour lui c’était le tapage dans sa tête et la patience toujours la même faillite, l’amour pelé, râpé dans des concessions où il faisait tout pour trouver de quoi tenir et se punir aussi de n’être que lui, digne de s’écraser… ”
Ce n’est pas réduire le mérite du romancier que de saluer sa réussite technique, et la parfaite coïncidence de sa manière et de son propos. Le monologue intérieur, ici, est comme voué à sortir de cette intériorité, à se construire en faveur d’autrui. C’est là que réside la pureté de la voix de Mauvignier. »