« Une fois n'est pas coutume, je vais m'offrir – vous offrir – une citation. La voici : “ Je pensais que c'était ça que je finirais par oublier. Mais non. Des nuits entières. Ma vie ne passe pas. Il y a des gouffres qui reviennent dans mes rêves, des espaces qui vibrent, des murs liquides, c'est de l'eau noire qui s’infiltre et déborde, et puis la nuit jette ses nuages, sa lune voilée. Et quand je ne pense plus à rien et que c'est plus doux, ça revient aussi : la honte de n'avoir pas su me tenir à la hauteur de ma peur. ”
Qu'en pensez-vous ? Je trouve cela très beau : l'eau noire... les murs liquides… Il y a là du désespoir, de la nuit, de la simplicité et quand même un fond de mystère et de peur. Ce sont les qualités de Seuls, quatrième roman de Laurent Mauvignier, dont on avait déjà aimé Loin d'eux, Apprendre à finir, Ceux d'à côté.
Qui est seul ? Ou “ qui sont seuls ? ” diront les apprentis grammairiens facétieux. Jusqu'à la dernière page les personnages de Mauvignier vont clamer leur vocation à la liberté et à l'égalité. Égalité, ici, relative : celle des vies grises, des lents étouffements. Version banlieusarde de La Mort du loup. L'auteur est excellent quand il fait parler les éternels muets de cette tragédie en mineur que composent les amours à contretemps. On se rappelle la trouvaille que fit un jour Mme Marcelle Segal dans son Courrier du Cœur : “ Je ne l'aime pas, il ne m'aime pas – que faire ?... ” Des incohérences de cette sorte malmènent les trois personnages de Seuls : Pauline, Tony, son père. Du temps qu'ils étaient étudiants, Pauline et Tony ont partagé un appartement, ce qui ne signifie pas coucher, en tout cas pas pour eux, mais assiettes sales, divan convertible, et cette humiliation qu'éprouve un homme quand il voit, par l'entrebâillement d'une porte, la fille qu'il aime enfiler du linge et une robe qu'un autre lui retirera tout à l'heure. Pauline est partie, à la traîne d'un type, comme d'habitude, puis revenue après un échec. La “ vie d'étudiante ”, quoi ! Réinstallée chez Tony, et ne voulant pas voir le désir du garçon, qui crève les yeux, elle va provoquer beaucoup de dégâts. Et le père de Tony, que fait-il là-dedans ? Il tient le stylo, m'a-t-il semblé, il était quand même plus facile de lire Capitaine Fracasse que d'affronter l'éternel “ Qui parle ? ” des romans d'aujourd'hui ! Improbable, dangereux, le trio est en place : la tragédie peut commencer.
J'éprouve beaucoup de plaisir à savourer l'art d'écrire de Laurent Mauvignier. Ce n'est pas du joli style. C'est râpeux, épais, parfois même un peu charabia : de la pâte à pain dans un vieux pétrin. Au volant de son camion, l'auteur ne feint pas de déraper dans les pièges d'un rallye : pas de contorsions pour avoir l'air d'un acrobatie, il s'acharne à exprimer le plus fin de ses sensations sans abandonner sa façon d'écrire, avec sa robustesse, ses déboires répétitifs, son poids. Là où la chèvre est au piquet, elle broute. C'est bien la sensation que me donne Mauvignier, d'un écrivain qui, lorsque son récit en a besoin, se porte au-dessus de lui-même, s'opiniâtre, se force, se bat sans se croire obligé de risquer quelque morceau de bravoure. Mauvignier n'est pas l'écrivain des prouesses, mais il donne à la sourde misère des petits-bourgeois cette rugosité et cette patine qui sont d'autres formes de la prouesse littéraire. Le lecteur ne sait pas pourquoi, mais il marche. L'émotion naît. Naturalisme pas mort : un réalisme aléatoire, détaché, “ décalé ”. (“ Déconstruit ” et “ décalé ” sont des mots à la mode, bien commodes quand même...) Lisez, page 78, le monologue du père venu demander à Pauline de l'aider à sauver Tony de ses démons : c'est d'une qualité et d'une ambition rares. »