Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Seuls
   
   
 

UN PLURIEL SINGULIER

   
 

« Il a voulu les villes pour réapprendre à vivre. » : entre cette première phrase et la dernière page du roman, un cercle se ferme. Le silence écrase les protagonistes de Seuls, le nouveau roman de Laurent Mauvignier. Seuls au pluriel, parce que l’autre à qui l’on n’ose dire son amour, n’entendra que les explosions de la jalousie et de la folie.

« Entre Pauline et Tony, tout aurait pu ressembler à un conte de fées, né dans l’enfance. Deux adolescents, des voisins de quartier, se rencontrent, se lient d’amitié, puis habitent ensemble. Pour elle, il est l’ami idéal, le confident qui recueille ses peines de cœur, l’écoute raconter ses échecs. Elle noie ses chagrins, il est là pour la soutenir lors d’une mauvaise cuite. Pour lui, le silence s’impose. Il l’aime trop pour le lui dire. Il bouillonne, trouve des parades, esquive, joue les « poupinet » pour sa « chouchoune ». Masques dérisoires pour échapper au vrai sentiment.

Quand elle part, il essaie de tout oublier. Mais elle revient, laissant un homme loin. Et habite chez Tony. Le roman débute à ce retour. Un deuxième acte commence lorsque Pauline décide de partir vivre seule, ou plus exactement lorsque Guillaume, l’autre homme arrive. Tony disparaît et son père veut tout expliquer à Pauline, mais aussi comprendre pourquoi son fils a disparu. Au troisième acte, on comprend, mais il est trop tard. Acte. Le mot appartient au registre du théâtre ; précisément, ici, de la tragédie. Le noir de la jalousie et de la folie teinte la scène sur laquelle se déplacent les quatre personnages. La ville sert de fond, une ville baignée de lumière incertaine, une ville plongée dans la pénombre ou la nuit. Tony travaille au nettoyage des trains de banlieue, dans le petit matin ou tard le soir. Et dans cette ville son appartement ressemble d’abord à un havre dédié à Pauline, avant de devenir un cloaque, lorsque la folie le prend et qu’il erre comme une épave au crâne à moitié rasé, dans les rues les plus tristes. Ce double cadre enferme les deux héros dont les paroles et les gestes nous sont rapportés par deux narrateurs successifs, le père de Tony et Guillaume. Deux narrateurs qui ne jugent pas, qui ne peuvent que constater l’horreur qui va croissante, quand Tony se sent vraiment seul. Deux récits qui rapportent des scènes parallèles, comme les retrouvailles de l’aéroport entre Tony et Pauline, puis Pauline et Guillaume, pour en montrer l’écart et la vérité.
Tony ne s’aime pas. Il ne supporte pas les épis qui se dressent sur son crâne, sa voix, ses dents jaunes mal placées. Si le noir est la couleur de fond, le jaune est celle qui revient comme un leitmotiv, jusqu’aux «yeux presque jaunes » de Pauline, à la fin du roman. Mauvignier travaille en peintre (la reproduction de Hopper sur le mur de l’appartement, avec ses bords salis est comme une signature), brasse une matière dense, la phrase. Car c’est avant tout la phrase qui l’emporte, qui donne le rythme, qui donne sa touche à Seuls. D’abord l’impulsion est donnée par un verbe au passé composé ou à l’imparfait, traduisant l’élan, le désir, ou au contraire la force de l’habitude, puis bientôt la phrase entière s’impose : phrase bousculée, chaotique, alternant séquences brèves et longues, mêlant éléments de dialogue et narration quand sur le chemin qui mène à l’aéroport Tony songe aux retrouvailles avec Pauline, phrases nominales, sèches, lorsqu’il veut expliquer à Pauline comment s’organisera leur vie dans l’appartement ou plus loin, marquant l’arrêt, le désarroi du jeune homme abandonné, devant les images qui défilent, dans le paysage urbain, après le déménagement de Pauline. Mais le plus souvent, la phrase de Mauvignier est remplie de circonstancielles ou de conjonctives, autant de « comment » et de « que » pour dire l’intrication, la complexité des sentiments qui se mêlent, de la jalousie longtemps tue qui soudain explose en gestes inconsidérés, comme l’écrit le narrateur : « et lui, déchiré toujours entre la honte de sa jalousie et la férocité qu’il fallait cacher sous l’inquiétude, comme sous l’amitié il fallait taire un ravage plus grand d’un autre ordre, impossible à avouer ». Lire Mauvignier, c’est entrer dans cette syntaxe, comme on entre dans la peinture de Van Gogh ou de Bacon, si l’on peut oser cette comparaison. Et comment évoquer cette écriture sans la citer dans ce qu’elle a de plus beau et excessif ? « Il a parlé et sa voix ne tremblait pas. Elle m’a dit, sa voix était forte et claire quand il a dit qu’il aimait la vie avec sauvagerie, avec cruauté. Que c’était la colère et la vengeance d’aimer la vie comme à vouloir par les yeux et dans les oreilles tout ce qu’il y a de ciel et d’oiseaux, de cris, de vent, qu’il ouvrait la bouche à s’en déchirer les lèvres pour que s’engouffrent l’odeur des pins et des résines, les grains de sable et les voix détestables des râleurs et des bavards, avec l’envie folle et légère de se jeter dans les décors ou d’entrer chez les gens, n’importe lesquels, pour mépriser quelques-uns des défauts qu’il n’aurait dû reprocher qu’à lui-même. Oh oui, il a parlé de la colère, du vacarme qu’on fait tous, de l’envie furieuse parfois d’aimer, de jeter, de casser et d’embrasser dans le même mouvement les larmes, les rires, n’être plus rien qu’un mouvement, une chose, être aussi vrai qu’un caillou, un bout de bois, que chiffon ou colère, ce mouvement qui ouvre la terre en deux et précipite les livres et les femmes, les gentillesses et les tendresses des grands-mères, loin : que tout s’écrase dans un grand vacarme et qu’on ne parle plus, de rien. Il a dit ça. Il a ri et elle a vu ses dents jaunes qui sortaient de la bouche pour laisser précipiter les mots, être invisible et danser dans la nuit, sur les ombres, se confondre avec elles, c’est aussi reposant que pour les statues ce peut être quand, du milieu des carrefours, elles s’étonnent des voitures qui klaxonnent sous la pluie. »

Tragédie disions-nous, puisque selon la belle formule, le « mal vient de plus loin ». Pour qui a lu Loin d’eux ou Apprendre à finir, voire Ceux d’à côté, le roman qui paraît offre de nombreuses résonances. Ce sont les parents accablés, petites gens au dos voûté, le père ici, qui a vécu l’Algérie, comme l’homme dans Apprendre à finir, c’est l’espoir vain que les choses s’arrangeront avec le temps, comme pour l’héroïne du même roman, c’est le désir qui brûle les doigts, et qui peut tout détruire comme dans Ceux d’à côté. Mauvignier est tous ses personnages, il est homme et femme, dans les paroles de Pauline caressée par Tony, un soir : « Jamais de ma vie je n’ai ressenti cette nudité, ce froid. L’impression qu’il avait enlevé ma peau et que je vivais sans rien. Comme si l’air était brûlant sur la peau et que dedans, le corps entier était froid. » L’intimité brisée, violée est là, comme elle est dans ce qui a séparé père et fils, ces carnets que le premier a voulu lire quand le second l’en empêchait, carnets précieux, secrets qui lui permettent d’échapper au monde, de s’enfouir dans l’écriture. Dans une belle page du roman, Mauvignier dresse une sorte de portrait de l’écrivain au travail et on s’imagine, peut-être à tort, qu’il signe ainsi sa présence dans Seuls.

Dans une de ses errances nocturnes, Tony, s’est égaré dans une périphérie où s’est installé un cirque : impression de neige sur les toiles rouges, ciel plombé sous les lumières orange, branches de platanes… des touches colorées semblent éclairer la sombre palette de l’écrivain. Une phrase reste en suspens, tombe sur la dernière ligne de la page. Elle renvoie à la solitude de l’orphelin qui n’a pas retrouvé la tombe de sa mère. Le silence qui suit est tout l’art d’un grand romancier. »

   
 

Norbert Czarny
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE, 16 au 31 janvier 2004

   
 

 

 
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