Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Seuls
   
   
 

RÉCIT D’UNE DÉROUTE

   
 

« Il ne fait pas de doute que Laurent Mauvignier, au terme déjà de quatre romans, s’affirme comme l’un des talents les plus sûrs de la nouvelle génération. Sa puissance d’écriture, sa façon d’empoigner la langue, de la forger dans des postures inaccoutumées, en effet à chaque page ici éclate. En parfait accord avec la rudesse et la violence contenue du sujet. Si la critique aujourd’hui ne se prêtait pas tant au soupçon de fonctionner sur le mode superlatif – inversé chez tel ou tel en détestation systématique –, l’on n’hésiterait pas à situer Seuls parmi les textes les plus marquants de ces dernières années.

Il y est question, très communément, d’un jeune homme et d’une jeune femme. Mais aussi du père de celui-là et d’un autre homme dans la vie de celle-ci. Tony Rousset depuis l’âge étudiant s’était énamouré de Pauline, qui ne s’en était jamais avisée. Ou avait peut-être fait comme si. Un jour, elle était partie avec un autre. Il avait arrêté ses études et s’était mis à voyager, parcourant ici et là des villes, pour “ réapprendre à vivre ”. Il travaille maintenant de nuit au nettoyage des wagons dans un entrepôt ferroviaire. On le devine le regard terne, prématurément désabusé. Une ombre d’humain. La thématique n’est pas nouvelle, on la voit circuler un peu partout aujourd’hui chez les romanciers de la jeune génération. Combien d’attentes qui, à force de se prolonger, débouchent sur une sensation de no future et de néant ? Combien de ces destinées solitaires prises dans les rets médiocres d’une existence prosaïque ? Combien ? dans ce marasme, de violence restée à l’état de latence ? La littérature ne se lit jamais vraiment hors du monde où elle s’écrit. Mais elle n’en est pas davantage la banale transcription. En ces premières années du siècle, le roman tire fortement vers le noir et le glauque. C’est un fait qu’il faut bien admettre et essayer de comprendre. Laurent Mauvignier, sur ce chapitre, s’inscrit dans le courant. Là où commence sa différence, c’est dans la manière, le style. Ce qui constitue assurément le propre de tout véritable créateur.

Voici donc un premier narrateur évoquant le retour surprise de Pauline dans l’appartement de Tony, après des années d’absence. Et la métamorphose qui s’ensuit. Celui qui avait d’abord fait assaut de cynisme, n’ayant pour vision de la vie que “ le mépris et la révolte ”, puis, la considérant comme “ un partage des ratages, des erreurs ”, se prend à espérer. Mais sans le laisser remarquer : comme auparavant, il stimulera l’indifférence, fera semblant de jouer au gentil frère. De son côté, elle donnera à l’impression de ne rien remarquer de ce qui ne cesse d’agiter le brave Tony. Ces deux-là incontestablement s’apprécient, mais sur la base d’un total malentendu. Comme si, dans une époque encline comme jamais à la pleurnicherie et à la sentimentalité de midinette, les sentiments qui engagent vraiment ne pouvaient plus se dire. Ou alors de façon détournée, par peur peut-être de sortir du personnage qu’on s’est façonné et de s’en trouver ridicule. Lorsque Pauline un jour repart, pour rejoindre l’autre, Tony s’en va ainsi vers son père, confident inattendu, tant ils semblaient jusqu’alors indifférents l’un à l’autre. Mais c’est justement ce père qui tient le rôle du narrateur principal et montre son intelligence de la situation. Laurent Mauvignier excelle à explorer l’incommunicabilité, à la traquer dans ses détails les plus minimes. Il construit peu à peu le véritable tableau clinique d’un temps qui n’hésite pas à pratiquer l’incontinence verbale comme antidote à son aphasie foncière. Qui peut recourir à la violence, faute d’accéder à l’expression de ce qui l’agite. Pauline, retrouvée par Tony, paiera le prix fort pour toute cette passion tue. Quand les mots échouent à sortir du non-dit, c’est toute une primitivité à peine enfouie qui resurgit.

Adolescent, Tony avait accoutumé de tenir un journal intime. Jusqu’à ce que son père un jour s’en empare et le lise, provoquant entre eux la rupture. La véritable scène primitive du récit. Toujours cette question des mots et de la souffrance, quand ils ne peuvent se dire, mais aussi quand on force leur accès. La finesse d’approche est ici admirable. Liée intimement à la singularité de cette langue, au souffle saccadé de la phrase, lui-même amplifié par la distorsion de la structure classique. Tel Tony, resté jusqu’au bout « droit dans sa déroute », le texte de Laurent Mauvignier se tient continûment sur cette hauteur escarpée et magnifique. Par sa forme, il laisse pressentir un insondable chaos là où ne paraissait péniblement s’écouler qu’une destinée désespérément atone. De l’âme de ce temps, de ses complications et contradictions, il invente tout simplement un style nouveau de représentation littéraire. »

   
 

Jean-Claude Lebrun
L’HUMANITÉ, 15 janvier 2004

   
 

 

 
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