Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Loin d'eux
   
   
 

JE T’AIME, JE TE TAIS

   
 

Dans un monde prolétaire où la dignité consiste à garder le silence, six voix pour tenter de dire le remords de ne pas avoir su parler. Premier roman.

« Laurent Mauvignier est né en 1967. Il vit à Tours. Loin d’eux est son premier roman », c’est tout ce que dit l’éditeur de son auteur, dans sa présentation à la presse, au pied d’une photographie où le jeune à l’air très triste et beau sous l’objectif.

Loin d’eux dit l’histoire d’un jeune homme, Luc, qui aime les affiches de cinéma, fumer, ne rien faire. Il vit en province, près d’Orléans, entre son père Jean et sa mère Marthe, son oncle Gilbert, sa tante Geneviève. Il a une cousine, Céline, jeune et veuve. On ne peut rien dire du livre en commençant ainsi, il n’y a pas d’histoire, les gens malheureux n’ont pas d’histoire. Les gens malheureux ne savent pas toujours qu’ils sont malheureux avant que l’un d’eux ne meure, ne savent pas toujours qu’ils se taisent avant que l’un d’eux ne se mette à hurler. On peut dire que Luc s’en va travailler à Paris, serveur dans un bar de nuit, on peut dire qu’il n’en donne plus guère. Qu’il est « loin d’eux ». Il se tait. Il se tue. On ne comprend pas. Personne ne comprend, ce serait trop facile, avoir le droit de comprendre sous prétexte qu’on est malheureux, trop facile d’attendre du deuil une quelconque lucidité, une parole pour soi. Etre malheureux ne donne droit à aucune consolation.

Dire cela ne dit pas le livre, ne dit pas tout le livre, permet seulement de s’en approcher. D’être assez près pour l’entendre : toutes ces voix, ces six voix qui parlent chacune à leur tour, même si ce n’est pas leur tour, à la première personne, qui trouvent que les mots leur manquent, leur ont toujours manqué. Ils se relaient pour parler maintenant que Luc est mort, comme ils se relayaient pour se taire. Luc aussi prend son tour dans la ronde, tant qu’il n’est pas mort, et même après qu’on a su qu’il est mort. Un monde prolétaire où la dignité consiste à se taire et où le remords est de n’avoir pas su parler.

Loin d’eux est un pur acte de douleur et de littérature, Laurent Mauvignier tient ces six voix comme une seule, il donne la parole à chacun, chacun en use pour lui-même, parfois contre l’autre, une parole reconnaissable et pourtant chaque fois la même : cette écriture maîtrisée par l’auteur qui donne sans les écraser à ceux qui se taisent le moyen de dire, sans dénaturer leur malaise, sans que cette justesse d’expression cache toute l’impossibilité de parler. Au contraire, c’est dans la simplicité du ton, cette fausse oralité reconstituée, la discrétion des moyens littéraires disponibles, que Laurent Mauvignier invente ce registre de l’inconsolable, de la résignation désemparée, de la colère blanche, de la désespérance pétrifiée.

Dans toute famille il y a un secret, une vérité qui n’est pas bonne à dire, en tout cas qui n’est pas dite, et qui le plus souvent tourne autour de ce constat : l’homme n’est pas doué pour les relations humaines. Le livre commence ainsi, par le secret, et le propre d’un secret, c’est qu’on ne le connaît pas, vous aurez beau finir le livre : « C’est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret. Du moins, lui, c’était marqué sur le front qu’il portait une histoire qu’il n’a jamais dite (…) Sa mère a dit, Luc, il pouvait pas partir sans nous laisser de sa bouche la phrase qui s’y promenait. Marthe a baissé les yeux pour raconter ça, cette histoire de phrase qu’il aurait eue dans la bouche. Et puis elle a passé ses doigts sur ses lèvres et il y avait de la salive aux coins, des taches blanches que les doigts ont enlevées juste avant qu’elle dise que tout ça c’était peut-être arrivé parce qu’à force d’être trop proches ils n’avaient rien pu voir de ce qui n’allait pas. C’est à cause de ça qu’il était parti. » Parti deux fois, un coup vers la ville, un coup vers la mort, pour devenir « un sujet de conversation comme un autre, comme ces gens dont on parle justement parce qu’ils ne sont pas là »page 21. Une fois, cependant, Luc le fils a parlé à Jean le père, entre les pages 79 et 81, il lui a dit « les choses sans nom qui tordent le ventre », et « l’espace entre le corps et soi »,  et que « c’est par la voix qu’il touchait les choses », et Jean n’a pas compris : « J’ai dit oui, je comprends, et dans ma voix il a vu que je ne comprenais pas (…) Il savait qu’il était seul vraiment et moi j’ai vu aussi, à ce moment-là, comment il était vraiment sans qu’on puisse dire c’est la solitude. » Et puis, réflexion faite, le père dit : « On se repasse ça de père en fils, comme si de génération en génération tout ce que les vieux n’avaient pas pu dire c’était les jeunes à leur tour qui le prenait en eux (…) que peut-être il était mort de tout ça, Luc, des mots enfouis. »

Tous ces mots tus, ces lèvres blanches tendues dans le silence, les ultrasons et les infrasons du langage articulé, Laurent Mauvignier a su les dire un à un, les réanimer sans forcer leur sens, les laisser se réchauffer côte à côté, pour dire cette douleur indicible, sans garantie de consolation. »

   
 

Jean-Baptiste Harang
LIBÉRATION, jeudi 27 mai 1999

   
 

 

 
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