Sur le drame de l’incommunicabilité dans une famille ordinaire, cet auteur de 32 ans a écrit un livre qui sort vraiment de l’ordinaire.
« Luc, fils unique, avait grandi dans l’oppressant silence des émotions qu’on ne manifeste pas et dans la solitude d’une existence modeste qu’on ne doit surtout pas déranger. A La Bassée, quelque part dans le Loiret, son père, Jean, travaillait à l’usine, et sa mère, Marthe, à la maison. On s’aimait sans le dire, sans se comprendre, sans chercher à se comprendre. On feignait seulement de vivre ensemble. On parodiait l’harmonie familiale. On ne se faisait même pas l’aumône d’une saine colère, d’une vraie dispute, d’une cérémonie des aveux. On imitait, à l’heure des repas, le confort bourgeois. On préférait obéir au principe de réalité que céder à la menace des illusions perdues. On respectait un protocole fondé sur des valeurs dont on avait hérité et une morale que Jean voulait inculquer à son fils, l’ouvrage bien fait, le boulot rédempteur, l’argent mérité, la sexualité taboue, l’oisiveté condamnable, la culture superflue, le bien distinct du mal, le geste plus important que la parole, l’homme en bleu de chauffe et la femme aux fourneaux.
Contraint de garder ses fantasmes pour lui, Luc exposait ses rêves sur les murs de sa chambre obscure. C’était des affiches de films, Liz Taylor en Cléopâtre et Gary Cooper, son préféré. Il se faisait son cinéma en fumant des cigarettes. Il dialoguait avec des ombres à défaut de pouvoir parler avec son père, dont la vie « s’écrasait » à l’atelier et qui, pour parler de Luc, disait à sa femme, « ton fils ». Il y avait bien Céline, sa cousine, sa seule amie, mais elle s’était mariée, il lui semblait qu’elle avait abdiqué elle aussi, qu’elle était rentrée dans le rang, alors Luc avait fini par déserter.
Pour échapper à la vie de famille, à la vie de province, il avait trouvé un boulot de serveur de nuit dans un bar parisien. Cela ressemblait à la liberté, mais c’était encore un mirage. A Céline, qui venait de perdre son mari dans un accident, il écrivait des lettres où il l’encourageait à fuir sa famille, à ne pas se résoudre à une existence autistique. De temps en temps, Luc rentrait à La Bassée, ses parents l’attendaient sur le quai de la gare et le rituel reprenait, à l’identique. Plus il était près d’eux, plus il était « loin d’eux ». La mère mettait les petits plats dans les grands, le père se taisait, l’horloge sonnait des heures pesantes et vaines et l’on raccompagnait Luc au train sans avoir trouvé le moyen de lui faire comprendre qu’on l’aimait.
Jusqu’au jour où il n’est pas revenu. Ce sont les gendarmes qui ont toqué à la porte pour annoncer que Luc s’était donné la mort, qu’on avait retrouvé son corps dans sa chambre et, sur un Post-it, une phrase griffonnée, incomplète, en suspension. Marthe et Jean, accablés, passent alors d’un silence l’autre, de la routine tranquille à la douleur muette, de la gêne à la culpabilité. Le suicide de leur fils leur est aussi incompréhensible que, de son vivant, sa réserve, sa mélancolie, sa différence. « Pour tous, à l’usine, au marché, dans la rue, marmonne le père, je suis celui qui ne comprenait pas son goût des films et son silence, celui incapable d’imaginer qu’on puisse vouloir autre chose qu’être comme nous ».
Cette histoire banale et tragique, Laurent Mauvignier, qui ne cède pour ses débuts à aucune complaisance sentimentale, aucune rhétorique de l’apitoiement, la raconte en faisant se succéder les monologues des différents personnages. Monologues obsessionnels, répétitifs, impuissants, qui toujours frôlent mais ne se rencontrent jamais. L’on ne pouvait pas mieux illustrer l’impossibilité d’exprimer un amour, la douleur d’être « dévorés par ces mots qui manquent », le drame de l’incommunicabilité dont les parents ont souffert et leur fils est mort. Revanche de la littérature sur le silence des cœurs : Laurent Mauvignier a trouvé, dès son premier livre, les mots justes pour dire enfin ce qui ne s’était jamais dit, même si c’est trop tard. »