Avec une grande sûreté, Laurent Mauvignier fait entendre dans son premier roman la détresse et la solitude qu’engendrent les silences accumulés au sein d’une famille.
« Non pas communiquer, mais parler. Echanger de vraies paroles. Ne pas seulement entendre ; ne pas se contenter de grappiller au vol quelques mots utiles ou agréables, mais écouter, y compris les silences, les hésitations, les maladresses à dire. Prêter attention. Répondre. Se parler. C’est dans le creux, dans le manque de ces actions, qui n’en forment qu’une d’ailleurs, que Laurent Mauvignier a écrit son premier roman. Un roman pas seulement réussi ou talentueux, mais remarquable par sa manière de faire saillir une chose simple, de donner nom et épaisseur à une expérience commune, quotidienne, qui n’affecte pas seulement les personnages fictifs de Loin d’eux : l’expérience de la parole impossible, empêchée, de la solitude qui en est la conséquence, une solitude bruissante de mots qui ne forment jamais parole.
UN CAILLOT DUR ET MORTEL
Ce que parvient à montrer Mauvignier, avec une grande sûreté, c’est la solidification de cette chose en un caillot dur et mortel. Il montre tout ce qu’une parole qui a manqué, qui n’a pu être dite, qui n’a pas été tendue à l’autre comme un secours ou une consolation, engendre de souffrance et de deuil. Encore une fois, c’est une expérience banale dont le constat, s’il n’était, par la littérature, élevé au sens, semblerait négligeable.
Il y a deux ans, Luc s’est donné la mort. Ses parents, Marthe et Jean, Gilbert, le frère de Jean, et se femme Geneviève forment le noyau familial que le suicide de Luc a figé dans l’extrême douleur, condamnant chacun à chercher une réponse, en sachant ne pouvoir jamais la trouver. Peu avant, Céline, la fille de Gilbert et de Geneviève, avait perdu son jeune mari, Jaïmé, dans un accident de la route ; le veuvage de la jeune femme n’avait pas pris les couleurs sobres et convenable d’un chagrin attendu ; révolte et violence ranimaient la grande complicité qui liait, depuis toujours, les deux cousins. « Luc et Céline, vous ne le voyez pas, ce lien entre eux si fort depuis l’enfance, ils l’ont tissé autour de leurs vies comme un cordon pour qu’ensemble leurs vies résistent mieux aux nôtres (…) depuis toujours l’un à l’autre ils ont tissé entre eux quelque chose qui s’est tissé entre eux contre nous, vivre leurs vies contre les nôtres(…) ». C’est Geneviève qui parle, rapportant un propos de Gilbert.
SOLITUDE À PLUSIEURS
Barrière des générations. Difficultés concrètes de la vie. Mal-être des jeunes gens. Ces constats ne sont aptes à dire que leur impuissance. Personne, ni des parents ni des enfants, ne porte la responsabilité de ce silence qui s’est accumulé, de ce langage absent qui, peu à peu, s’est substitué à l’autre langage, celui dans lequel on peut se parler. Tous le subissent, ce silence, comme une fatalité, comme une protection aussi. Tous l’éprouvent, cette solitude à plusieurs que l’image de la famille amplifie, mais qu’elle ne compense jamais. Tous sont condamnés à ne rien partager de ce malaise, de cette douleur. Et « toujours cette dégringolade de mots sur le malheur ». Car c’est moins le silence qui fait loi, que le mutisme, l’empêchement ou l’interdiction de la parole. Là, il y a pourtant une rumeur constante, et même des mots, mais « jamais les mots qu’il faut ». Luc, serveur dans un café à Paris, parle de ces bruits publics qui envahissent sa tête, même longtemps après qu’il a quitté le bar.
Le terme si laid d’incommunicabilité ne convient pas. Il dégrade, galvaude ce qu’il prétend désigner. L’idéologie et tous les poncifs de la « communication » oblitèrent le sens et la valeur de la parole, qui ne relève ni de l’utile, ni du calculable, mais est ouverture à l’inattendu, à l’inouï, et donc aussi à ce qui peut sauver.
Laurent Mauvignier a construit son roman avec rigueur. Chacun des protagonistes parle à son tour. Les monologues s’enchaînent, décrivent les mêmes menus faits, racontent ces mots qui ne furent pas prononcés, tant la gorge les retenait. Ils tissent ensemble les motifs d’une douleur commune mais nullement partagée. Luc lui-même et, à la fin, Céline expriment leur révolte. La transposition écrite d’un langage parlé est toujours risquée. Affrontant ce risque, l’auteur au su inventer un rythme, un souffle, qui rendent sensible la détresse enclose de chacun des protagonistes. Ne faisons pas grief à Mauvignier d’un certain schématisme dans le découpage des discours ; à l’intérieur de ce cadre, derrière ces profils dessinés d’un simple trait, il a su faire entendre une voix parfaitement juste et vraie. »