« Tout entier porté par la nécessité brûlante des mots, c’est l’un des plus beaux premiers romans de l’année. Avec ces éclats incandescents qui jaillissent de la noirceur de son univers. Loin d’eux raconte le bruit et le silence, les phrases et les sentiments. Cette étrange impression d’être né dans une famille sans être de la famille. Et comment partager la même vie lorsque l’on ne parle pas le même langage ? Il y a ce gouffre douloureux entre ce que l’on ressent et ce que l’autre exprime. Comme une prison bâtie, jour après jour, par des mains indifférentes. Né en 1967, Laurent Mauvignier évoque le rêve qui grandit et la cellule qui rétrécit. Loin d’eux est une histoire de racines arrachées. Car peut-on espérer vivre contre les siens ?
Luc a quitté son père et sa mère pour aller travailler à Paris. De temps en temps, il retourne les voir à La Bassée. De sa chambre parisienne, il écrit des lettres à sa cousine (Céline) qui est restée là-bas. Elle vient de perdre son mari. Contre l’avis de ses parents, Luc l’exhorte à aimer encore et à se construire ailleurs. « Se résoudre à vivre avec eux et vivre comme eux c’est vivre contraire à soi. » Il veut qu’elle fasse naître en elle les rêves qui sont en train de mourir en lui. Luc est-il parti trop tard ou trop près ? La solitude et le silence semblent l’avoir définitivement relégué à l’intérieur de son être où des bruits cognent et heurtent sans trouver d’issues.
Qui sont ces autres dont il faut s’éloigner ? Dans Loin d’eux, ils ont la voix bouleversante de tous ces hommes et femmes élimés par la dureté du quotidien. Les parents de Luc et de Céline ont des existences taillées au sécateur. Obéir aux aînés, respecter un mort, travailler dur. Car il ne s’agit pas d’espérer une autre vie mais de faire avec ce que la vie vous donne. Il y a, un côté, le monde du père (le travail épuisant à l’usine) et, de l’autre côté, l’univers du fils (la chambre remplie d’affiches de cinéma). Scène extraordinaire d’un fils qui tente de parler à son père : « Une fois aussi, dans la foule, c’est drôle, j’étais sûr que je voyais les autres et que j’aurais pu tout faire comme gestes, tous les trucs les plus obscènes tu sais, puisque personne ne me voyait. »
Comment expliquer l’incompréhension ? Dans Loin d’eux, elle est due à l’écart des générations, des milieux et des vies. De tous ces mots que l’on n’aura jamais en commun. Ils sont la pelle qui creuse la fosse. La mère écrit à son fils à la recherche d’un port de rencontre qui n’existe plus. « On ne pourra jamais se fâcher en vrai, à trop s’aimer comme nous on s’aime on va plus loin que les autres vers les points de rupture, parce que nous on sait les digues solides et qu’on s’aimera toujours. » Aucun des adultes ne pressent le drame à venir. Ce jour de mai 1995 où la violence de la nouvelle viendra rompre un trop long silence.
Loin d’eux est un roman sur cette forme particulière de l’incompréhension : l’incommunicabilité. Peut-être a-t-on les mêmes sentiments mais on ne dispose pas des mêmes mots. Le livre est construit par une succession de voix intérieures. Les six personnages expriment, tour à tour, ce qu’ils vivent et ne disent pas. Laurent Mauvignier a choisi un thème classique et une construction nette. Il n’a besoin de rien d’extérieur à son talent pour se faire entendre. De chacune de ses phrases sort des sons inconnus. Qui crissent, vibrent et empoignent.
Loin d’eux est un livre à la tessiture magnifique : il a la force du murmure et la puissance du cri. »