Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Loin d'eux
   
   
 

LA FATALITÉ DU SILENCE

   
 

« Un style heurté, âpre… Des phrases syncopées, comme contrecarrées du dedans, arc-boutées à des silences, n’atteignant leur but qu’après s’être butées à l’impossibilité de dire. Oui, d’emblée, cette langue étrange, élémentaire et contournée, capable d’un lyrisme troublant à force de barrer, de retarder son épanchement.

Les multiples narrateurs de ce livre témoignent du même mystère, du même drame : le suicide de Luc. Et c’est autour de ce blanc que les paroles se cherchent, se coincent, se blessent. Le père Jean, la mère Marthe, l’oncle Gilbert, la tante  Geneviève, la cousine Céline, viennent tour à tour cogner à ce vide.

Un jour, Luc est parti travailler dans un bar à Paris. Parce que la vie est devenue impossible. La prison de famille. L’engluement dans le silence, le malentendu mortifère. Ils sont trois sous le même toit, et c’est un triangle qui étrangle. Une sorte de promiscuité affective qui interdit toute parole. Le père ressemble à tous les pères. Il croit aux vertus du travail et de la volonté. Il accepte l’ordre des choses. C’est ainsi, c’est comme ça. Jean aime son fils, mais ne comprend pas son refus, sa sourde révolte. Et, lorsque ce dernier, peu avant de se tuer, tente de lui parler de sa douleur, des bruits qui le harcèlent, du vide qui dévore tout son être, le père se tait, échoue à faire le geste qui sauverait. Promiscuité, oui, dans l’impossibilité de se toucher. Certes, les mots manquent, tout le récit le souligne, mais c’est surtout un contact plus physique qui fait défaut, une caresse spontanée. Luc meurt de ça. Le fils ne peut pas. Le père ne peut pas. La mère ne peut pas. Il n’y a aucun passage. Une paralysie parfaite. Luc a sans doute beaucoup désiré. Les murs de sa chambre sont couverts d’affiches de films légendaires. Acteurs géants, passions… La banalité morne lui a fait ravaler ses rêves.

Sa cousine Céline partageait le même réflexe de résistance à la veulerie des jours. Quelque chose aurait pu se fortifier entre eux. Un duo coriace et rebelle, cabré contre les autres. Loin d’eux. Mais là encore les mots, les actes, n’ont pu aller jusqu’au bout. Le plus sensible, le plus secret du livre, c’est cette cousine, cette connivence, qui ne réussissent pas à constituer le clan du salut.
Une jeune femme très belle vient au bar. Il suffirait d’un regard, d’un élan. Mais toujours la colossale muraille sépare Luc de lui-même et des autres.

La mère découvre dans la chambre du fils le post-it où il annonce sa mort, mais sans vraiment rien expliquer. Là encore les mots manquent. Devant l’amour et devant la mort : même plomb, même opacité. C’est d’une très grande cruauté. Sans crise et sans cri. Nul besoin d’une effroyable affaire de famille pour vous broyer. Il n’y a pas de secret. Il n’y a rien. C’est tout lisse. Une sorte de panique pétrifiée quand Luc revient le week-end et qu’il faudrait sortir de soi, se jeter à son cou. Car les sentiments existent tout au-dedans, intenses, mais sans manifestation possible. On se prend, bien sûr, à rêver, après coup, aux remèdes psychologiques, affectifs qui auraient pu être apportés. Céline finit le roman presque lyriquement sur ce vœu de parole et de transparence. Un langage qui créerait une union fluide et spontanée. Comme s’il s’en était fallu de peu !

Mais la force terrible du livre, c’est de nous livrer un cas de fatalité intraitable plutôt comme un malentendu. Une loi, comme un curare, semble génétiquement, socialement, instillée dans le cercle de famille. L’horreur est là. Dans cet irrémédiable concocté au tréfonds, dans une zone banale et barbare, hors de toute vue, de tout horizon. L’étouffement originel. Une pulsion de mort muette. C’est Méduse installée depuis toujours. Une réalité sans grâce. Un mal sans faille. Laurent Mauvignier ne raconte pas seulement la maladie d’une famille mais la maladie du monde dont Luc est un impossible Persée. Mince Orphée muselé. »

   
 

Patrick Grainville
LE FIGARO, le jeudi 10 juin 1999

   
 

 

 
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