Pour son cinquième livre, Laurent Mauvignier a effacé de la couverture le mot « roman ». Bien qu’il s’agisse d’un dialogue que l’on pourrait fort bien imaginer interprété sur une scène, le mot « théâtre » ne vient pas le remplacer. Indiscutablement, dans son extrême brièveté, dans son intensité nue, Le Lien est bien dans la continuité non seulement de la manière, mais du propos de l’écrivain. Il est comme la quintessence de son art romanesque.
Avec Loin d’eux, en 1999, Laurent Mauvignier (qui est né en 1967) avait commencé à sonder, par les voies du monologue intérieur, les effets mortels de la parole manquante, empêchée ou impossible. L’année suivante, dans Apprendre à finir, qui obtenait le prix du livre Inter et un grand succès public, l’auteur mettait à nu le lent processus de désagrégation d’un couple. C’était la femme seule qui parlait, non pour énumérer des griefs et comptabiliser les motifs de la séparation, mais pour manifester l’envahissement d’une détresse solitaire, là aussi attachée à une parole impossible. Dans Ceux d’à côté, en 2002 et dans Seuls, en 2004, Mauvignier entrelaçait les voix de ses protagonistes, ces hommes et ces femmes qui « n’ont que la douleur d’être humiliés pour se rappeler qu’ils sont vivants », qui ne tiennent discours que pour dire la même impossibilité, de parler et de (se) comprendre. Même si l’écrivain place ses personnages dans des contextes sociaux défavorisés, nous sommes évidemment loin de la simple volonté de décrire un état de fait qui serait propre à certains milieux.
Nous sommes à la fin du jour. Une lumière crépusculaire enveloppe le dialogue de l’homme et de la femme du Lien. Ils ne sont pas nommés ; c’est seulement « Lui » et « Elle ». Le contexte, le passé, les circonstances et les évènements qui sont à l’origine de ce dialogue sont tus ; ils ne peuvent qu’être déduits des paroles échangées au présent. Le climat est apaisé. Une immense tendresse, un profond accord attachent l’homme à la femme. Ici, pas de cris, pas d’incompréhension semble-t-il. Mais, en même temps, tout est en train de se terminer, la nuit progresse. La fin est imminente. Ce présent et cette douce présence de l’un à l’égard de l’autre ont été précédés de trente années de séparation. Années faites de ses départs à lui et, de son côté à elle, d’une attente amoureuse et infiniment patiente. Avec une calme et poignante lucidité, elle dit : « Le moment venu, il faudra que tout ait la même fatigue que moi. Que tout soit prêt à craquer, à céder… Mon corps sera moins en colère si autour de lui les choses aussi font mine de… » C’est de sa mort qu’elle parle et de la maison des bords de la Garonne qu’elle ne quittera qu’à cette échéance.
« TRENTE ANS DE MENSONGES »
Elle dit encore : « Je savais que tu reviendrais, et que pour ça il faudrait que ce soit la fin… Et maintenant : elle est là. » Ce n’est pas une plainte, encore moins un reproche. Nous sommes au-delà de toute vaine querelle. C’est le moment du renoncement, de l’acceptation de ce qui est, de ce qui vient.
Cet échange est donc un sursis. Le temps est compté. Lui a beaucoup navigué, toujours au bord du naufrage. Il a bu, aimé d’autres femmes, désespéré, se tenant éloigné de cette maison et de l’amoureuse protection qu’elle représentait. Il a aussi pris, comme photographe, la mesure de la misère et de l’horreur sur tous les théâtres du monde. Les photos et les carnets qui en témoignaient, il les a adressés à la femme qui attendait. Elle les a classés, archivés. Et un jour, elle lui a écrit que « bientôt », elle ne s’occuperait plus de ses envois et qu’alors elle « ne pourra [it] plus rien » pour lui. Cette lettre a été le signal de son retour. « Ce que je sais, c’est que tout à coup trente ans de mensonges se sont effondrés sur moi… », dit-il.
A partir d’une telle situation romanesque, comment Mauvignier parvient-il à éviter l’ornière et les banalités du mélodrame ? Pourquoi lisons-nous Le Lien la gorge serrée, avec la conviction que l’auteur touche absolument juste, qu’à aucun instant il n’égare le lecteur dans le vaste territoire des faux sentiments ? Pas plus que dans ses précédents ouvrages, Laurent Mauvignier ne fait de psychologie. Il regarde, écoute, laisse grandir en lui les voix de ses personnages, qui prennent ainsi corps et existence. De cette méthode naît un équilibre très rare dans la littérature entre la fragilité de ce qui est montré et vécu et la grande vigueur, la force de l’expression littéraire.
Ecoutons-la, elle, à nouveau : « Le pire de l’amour, son lieu de terreur, c’est le moment de le reconnaître et d’avoir le sentiment de ne plus pouvoir lui échapper. Le pire, c’est d’imaginer que nous devons nous y conformer en entier ; c’est sans discussion, sans appel. Soumettre toute notre vie à notre désir et s’aliéner à cet impératif ; la catastrophe que toi, tu as refusée. »