Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Le lien
   
   
 

LE LIVRE À FINIR

   
 

C’est un simple dialogue entre un homme et une femme, Lui et Elle. Pas plus d’une petite cinquantaine de pages. Sans pathos ni afféterie, sans lyrisme ni grandiloquence. Parce que des choses essentielles doivent s’y dire. Parce qu’une histoire veut se laisser lire. Sur le ton de l’échange quotidien. Avec les mots de tous les jours. C’est donc un texte, dans son dépouillement, tendu à l’extrême. Peut-être plus suggestif et plus intense encore que les quatre romans qui ont précédé. Laurent Mauvignier s’y confirme comme l’une des valeurs les plus sûres de la nouvelle génération romancière.

L’été approche. Dans une maison, quelque part non loin des rives de la Garonne, un homme et une femme se parlent. Avec délicatesse, retenue, prudence même. Lui est de retour après une absence de trente ans. Elle est restée là, tout ce temps, et se prépare maintenant à la mort que la maladie lui promet. C’est pourtant toute une vie qui semble reprendre forme et force. Même si les deux fils séparés ne se détachèrent jamais vraiment l’un de l’autre. « Les événements et les personnes ne nous abandonnent jamais tout à fait », rappelle l’Espagnor Javier Marias dans une citation placée en épigraphe. Qui vient ici en évident écho à la phrase fameuse de Faulkner dans le Bruit et la fureur : « Le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé. » Cet homme et cette femme ne sont en effet plus tout jeunes. Par bribes, nous parviennent des informations essentielles, qui ancrent leur dialogue dans ce qu’il faut bien appeler une histoire. L’on apprend ainsi qu’il avait vécu de très près, et fort douloureusement, la guerre d’Algérie. Qu’il s’était politiquement engagé et avait connu de grandes désillusions. Que l’un et l’autre avaient rêvé de changer le monde. Que s’il était un jour parti, ç’avait été par « peur de ne pas être libre et utile », de « passer à côté de la vie et de ne rien comprendre ». Peu à peu se compose un portrait qui porte bien au-delà de ce couple de nouveau réuni. Dans l’histoire intime, filtrent et affleurent les flux et reflux du monde.

Les fils s’étaient trouvés séparés, mais le nœud initial n’avait pas été défait. Chaque mois de ces années, des lieux de la terre où il avait cru pouvoir donner tangibilité à ses engagements, il lui avait envoyé les rouleaux de photos qu’il prenait, les carnets que parallèlement il tenait. À charge pour elle de conserver ces traces de lui, affronté à toutes sortes de bruits et de fureurs. Et d’y lire plus que lui-même ne pouvait en percevoir. Un peu comme ce dialogue, qui dit infiniment plus que la totalité de ses mots. Et cette écriture à la simplicité époustouflante densité, qui ouvre par-delà elle-même. Donnant forme d’abord à l’échange, magnifique et juste : ces paroles du quotidien chargées pour l’un et l’autre de signaux. Quand il est par exemple question de la chambre à l’étage, que la femme obligée désormais de descendre, veut laisser en l’état : « J’ai attendu avec elle. » Ou quand elle souhaite mourir entourée de toutes les « vieilleries » de la maison, parce que leur fatigue est semblable à la sienne. Ou quand elle veut garder autour d’elle les bruits qui l’accompagnèrent dans la solitude de la séparation. Ce passé-là ne s’est pas davantage évanoui que celui d’avant. Dans la parole de cette femme transparaissent et la douleur et le contentement, indissolublement mêlés.

Aujourd’hui un dernier projet doit être mené à bien : le livre qui rassemblera les photos et les notes des carnets. C’est elle qui le tape et prend ainsi en charge le morceau d’histoire séparément vécu. Laurent Mauvignier dit ici au plus près, sans le moindre soupçon de mièvrerie ou de complaisance sentimentale, ce qui ne peut se délier entre deux êtres. Son récit délivre une incroyable richesse de sens. Car cet homme, et plus encore sans doute cette femme ont sur faire signifier leurs vies, ne se sont pas satisfaits de seulement exister. Cela n’a pas cessé de les réunir, et se donne à entendre dans leurs propos précautionneux. Peu importe dès lors le temps qui leur reste avant l’ultime séparation, puisque le lien n’est pas desserré. Il n’est pas si courant de rencontrer un texte d’une telle multiplicité de résonances. Où l’écriture orchestre et unifie un ensemble complexe de lignes narratives. Où les effets apparaissent si continûment retenus. Laurent Mauvignier réussit en l’espèce une jonction superbe entre deux pentes souvent divergentes de la littérature : la plongée dans les profondeurs de l’intime et l’ouverture en grand vers les espaces extérieurs.

   
 

Jean-Claude Lebrun
L’HUMANITÉ, 2 juin 2005

   
 

 

 
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