Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Des hommes
   
   
 

Une petite ville de France. Un anniversaire dans la salle des fêtes. Soudain, le passé revient : la guerre d’Algérie. Un roman fort et implacable de Laurent Mauvignier, entre chagrin et pitié.

Né en 1967, Laurent Mauvignier n’a pu connaître la guerre d’Algérie. Son père, en revanche, fut appelé comme tant d’autres, contraint de servir au « club bled », pour reprendre l’expression de l’un des personnages de Des Hommes, ce nouveau roman. L’écrivain a souvent dit l’importance qu’eurent, pour lui, les photographies prises par son père. « Sur ces photos, on ne voyait rien ; en tout cas pas la guerre. J’adorais cet album : ma mère racontait l’histoire de ces photos, une à une. C’est de là sans doute qu’est né mon désir d’écrire. »

Les photos, sur lesquelles on ne voit rien, hantent aussi le monologue par lequel Rabut, un sexagénaire, ressasse ses souvenirs, à la fin du roman : « J’ai regardé les photos […] et à ce moment-là j’ai pensé qu’en Algérie j’avais porté l’appareil photo devant mes yeux seulement pour m’empêcher de voir, ou seulement pour me dire que je faisais quelque chose de – peut-être, disons – utile. Après, je n’ai plus jamais pris de photographies. »

On n’en est pas là quand le récit s’ouvre, deux cent cinquante pages plus tôt, sur les soixante ans de Solange dans la salle des fêtes d’une petite ville française. Une ville où les gendarmes vont encore chercher le maire quand l’un ou l’autre des habitants se conduit mal ou risque de faire des bêtises. Tout le monde se connaît plus ou moins. On essaye de causer, entre le bar-tabac de la place ou le pavillon de l’un, la maison de l’autre. On se tait également : des vieilles histoires qui ne nous regardent pas, des « à quoi bon ? ».

Cet après-midi-là, Bernard – le cousin de Rabut, la soixantaine lui aussi – fait son apparition. On l’a surnommé Feu-de-Bois, tant il pue la vieille cheminée, la crasse et le vin. Il survit, taciturne, presque clochard, plus ou moins aidé par sa famille. Voilà qu’il tire de sa poche une broche luxueuse achetée pour sa sœur Solange. La tension monte aussitôt, pire que la gêne. Où a-t-il trouvé l’argent ? Les comptes mal réglés de l’héritage maternel affleurent. On pousse Feu-de-Bois dehors.

Au cours de la bousculade, Feu-de-Bois s’en est pris à Chefraoui, un nouveau venu dans la ville, ami de Solange. Il l’a traité de bougnoule. Puis – dans une magnifique scène d’angoisse – s’en est allé vers la demeure de « l’Arabe », menaçant la femme et les enfants de sa seule puanteur muette, buttée, imbibée, titubante : un bloc de violence près d’exploser.

Il y aura enquête : les gendarmes, justement, le maire perplexe, Solange embarrassée, Chefraoui qui veut minimiser, Rabut miné par les quarante ans passés depuis son compagnonnage avec Feu-de-Bois dans les djebels. Et la journée se déroule comme la tragédie classique : de l’après-midi dans la salle des fêtes jusqu’au matin suivant, en passant par les étapes du soir et de la nuit au cours desquelles Rabut va tenter d’extirper ses souvenirs des profondeurs, hors de la souffrance mate et du non-dit.

Laurent Mauvignier cite Jean Genet : « Je me demande où réside, où se cache la blessure secrète où tout homme court se réfugier si l’on attente à son orgueil quand on le blesse ? Cette blessure qui devient ainsi le for intérieur… ». Avec une réserve presque janséniste, c’est vers le for intérieur que la narration se dirige, changeant plusieurs fois d’angle de façon très subtile. On admire notamment cet art qu’a Mauvignier de donner aux descriptions l’inexorable force d’un effet retardateur, comme si le mot ou l’image si longtemps conjurés allaient enfin s’extraire du silence.

Après l’excellente évocation des non-dits et des non-vus de jeunes gens pris dans la catastrophe du stade du Heysel (Dans la foule, Minuit 2006), Laurent Mauvignier signe encore un grand roman, fort et fermement tenu, d’une grande pitié pour le cœur des hommes.

   
 

JEAN-MAURICE DE MONTREMY
Livre Hebdo, semaine du 5 juin 2009

   
 

 

 
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