| |
A l'épreuve du temps
Lors d'un repas bien arrosé, les langues se délient et les souvenirs surgissent. Dans ce très grand roman, Laurent Mauvignier évoque la guerre d'Algérie et ses traumatismes.
L'un des écrivains français majeurs d'aujourd'hui est aussi l'un des plus discrets. De Laurent Mauvignier, on sait qu'il est né à Tours en 1967, qu'il est diplômé des Beaux-Arts, en arts plastiques, a habité à Bordeaux avant de s'installer à Toulouse.
L'actuel pensionnaire de la villa Médicis, ceux qui le rencontrent le décrivent à la fois en retrait et chaleureux. Ses lecteurs, eux, le suivent depuis Loin d'eux, sombre histoire de famille et de province à plusieurs voix (Minuit, 1999, repris dans la collection Double), pour son écriture. Sa phrase ample, extrêmement littéraire, et en même temps assez directe.
Nul n'a oublié Apprendre à finir (Minuit, 2000, repris dans la collection Double), tour de force couronné par le prix Wepler et le prix du Livre Inter 2001. Ou Le lien (Minuit, 2005), superbe dialogue entre deux personnages qui se retrouvent. Un texte à part, non seulement par sa forme, sur l'absence et le sentiment amoureux.
Lorsqu'on lui demande comment il est tombé dans la littérature, Laurent Mauvignier répond ceci: «A la campagne, quand on est un petit garçon, il faut de bonnes raisons pour se mettre à lire. On se promène beaucoup, dans les bois, dans les champs, on fait du sport. Et puis, quand on rentre chez soi, on regarde la télévision, on fait ses devoirs, et c'est tout. Pour que je rencontre la lecture, il a fallu que je sois privé de tout ça, qu'à huit ou neuf ans je sois contraint à l'expérience de l'immobilisme. L'hôpital. Des semaines. Et puis une tante qui m'offre un livre, sans doute le premier roman que j'ai lu (puisqu'il n'y avait pas de livres chez mes parents). C'était la comtesse de Ségur, Un bon petit diable. J'ai trouvé là ce qui me manquait: le plaisir de courir, de se sentir libre. Et quand j'ai terminé la lecture du livre, le vide est revenu, le réel et sa limite. J'ai griffonné une suite à l'histoire. Puis comme ça ne me plaisait pas, j'en ai écrit une autre. C'était parti, ça ne m'a plus quitté. Ni la lecture ni l'écriture, qui ne vont pas l'une sans l'autre.»
Il voulait tellement écrire qu'à force il finit par se rendre compte qu'il rejouait quelque chose de faux, qui n'était pas lui. Son «compagnon d'écriture» d'alors n'était autre que Tanguy Viel. «Tanguy avait fait des ateliers avec François Bon, qui à l'époque publiait chez Minuit, rappelle-t-il. Lorsqu'il a été prêt à le faire, Tanguy Viel a envoyé son manuscrit à Irène et Jérôme Lindon. Ils ont publié son livre, et moi, au lieu de me décourager, je me souviens m'être dit "c'est bien, au moins on ne se plante pas complètement". Ça m'a beaucoup stimulé, et quand j'ai terminé mon premier texte, je l'ai adressé à ce seul éditeur. Ma surprise, ça a été qu'ils en veulent tout de suite, parce que Minuit publie très peu de premiers romans. Je me disais que statistiquement c'était improbable, mais heureusement, la vie n'est pas une statistique.»
Eclairer les zones d'ombre de l'Histoire
Mauvignier, nous l'avions laissé après Dans la foule (Minuit, 2006, repris dans la collection Double). Un ample roman qui faisait se croiser les histoires et les personnages à la veille d'un fameux match de football opposant la Juventus de Turin aux Reds de Liverpool, au stade du Heysel à Bruxelles en 1985.
Des hommes, qu'il avait en lui depuis longtemps, est l'événement de la rentrée. Imaginez un samedi après-midi d'hiver par temps de neige. La salle des fêtes d'une petite ville de quatre mille habitants remplie de gens simples, de gens de la campagne.
On s'est réunis autour de Solange, veuve ayant longtemps travaillé à la cantine du collège, pour fêter son soixantième anniversaire. Son frère Bernard a débarqué sur sa Mobylette avec sa chemise blanche, sa cravate en Skaï, sa veste et son pantalon assortis.
Bernard, tout le monde l'appelle Feu-de-Bois. C'est un type bourru de soixante-trois ans qui n'a pas toujours vécu au crochet des autres. Un gars perdu et déglingué à qui il arrive de ne pas sentir la rose. Plutôt le bois brûlé et le charbon, la crasse et le vin. Bernard a apporté un cadeau à Solange. Une broche en or nacré dans une boîte bleu nuit de l'horloger-bijoutier Buchet.
Dans l'assemblée, les langues se délient. Où Feu-de-Bois a-t-il trouvé de quoi acheter pareil présent, lui qui n'a jamais le sou? Le ton monte, le frère de Solange force sur l'alcool, s'en prend à Chefraoui, l'un des invités, et laisse sortir des mots qui fâchent. Enfin, surtout un. Il ne s'arrêtera pas là, sa conduite entraînera l'intervention du maire et des gendarmes.
Cette scène tragique, le lecteur la suit grâce au narrateur, Rabut, surnommé «le bachelier» par son cousin Bernard. Il fait partie du conseil municipal, est membre des anciens d'Afrique du Nord, et ne pourra pas s'empêcher de demander: «Monsieur le Maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe?»
Rabut va prendre le dessus et la parole. Se lancer à l'eau, donner son point de vue sur Bernard, éclairer les zones d'ombre de son histoire. Et pas seulement quand celui-ci était employé au montage des voitures dans les usines de Billancourt.
Il y a des haines et des rancoeurs qui attendent de rejaillir, des cadavres dans le placard. Une époque où Feu-de-Bois a fait un «séjour au club Bled». Avant de finalement revenir dans le coin au milieu des années 1970 avec une triste mine...
La langue puissante et juste de Laurent Mauvignier emporte tout sur son passage. L'auteur de Seuls (Minuit, 2004) parvient à décrire les êtres et les lieux, à peindre une province taiseuse avec ses non-dits, ses malaises et sa mémoire impossible à effacer. Au loin, il y a les cendres encore chaudes de la guerre d'Algérie. Cette convocation de vingt-huit mois qui envoya Bernard, Rabut et les autres près d'Oran. Là où ils touchèrent du doigt le bruit et la fureur, la violence et la folie des hommes...
Les cent premières pages de ce très grand livre, Mauvignier les a écrites à Toulouse. «Ce qui est étrange, c'est que ce sont des pages qui ne parlent pas encore de la guerre d'Algérie, dit-il. Celles-ci, je ne sais pas pourquoi, je ne pouvais pas les aborder chez moi, comme si c'était impossible de faire entrer cette guerre chez moi, alors que j'avais toute la documentation.» Il lui a fallu attendre Berlin, où il est allé en résidence pendant deux mois, pour enfin affronter la matière de la guerre d'Algérie. «Ça a été deux mois de très grande concentration, j'y ai beaucoup écrit, explique-t-il. Je voyais des films, je lisais des livres et le mien s'est écrit dans cette immersion. Berlin permet ça aussi, c'est une ville où l'on vous laisse tranquille, une ville où il a fait un printemps d'une grande douceur, où j'ai travaillé jour et nuit dans un monde où j'étais seul avec le français, et où le fait de ne pas comprendre l'allemand me laissait sur mon île du français, avec mes démons d'Algérie.»
Des hommes a été terminé à Rome. «Je pense n'avoir jamais retravaillé un livre comme je l'ai fait pour celui-ci, conclut Laurent Mauvignier, parce qu'il fallait un rythme, une densité très particulière et forte, il fallait qu'on ne lâche pas le livre dès qu'on l'a en main, et j'ai travaillé dans ce sens.» Mission accomplie. |