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Mauvignier, tombeau pour un soldat perdu
Mauvignier, ce Tourangeau, a surgi en littérature en 1999, à 32 ans. Ce diplômé des Beaux-Arts a été publié dans la sainte chapelle des Editions de Minuit. Dès ses débuts, il frappe par un ton personnel, quelque chose de carré, de dramatique, une tenue de style remarquable. Il s’acharne à dire le deuil, le chagrin de toute personne humaine.
En 2006, avec « Dans la foule », il nous fait partager le drame du stade du Heysel, en Belgique. Le jour de la finale de Coupe d’Europe des clubs champions entre le Liverpool Football Club et la Juventus. Des grilles de séparation et un muret s’effondrèrent sous la pression de supporters déchaînés, faisant 39 morts et plus de 600 blessés. Mauvignier décrit l’événement avec une puissance et une humanité splendides. Large méditation sur ces foules prises dans une euphorie provisoire d’un match et qui, soudain, marchent sur des morts.
Il récidive avec « Des hommes », roman stupéfiant sur les jeunes appelés qui ont fait la guerre d’Algérie. Nous sommes dans un village du centre de la France dans les années 1977 et 1978. Bernard, qu’on appelle familièrement « Feu de bois », est revenu il y a longtemps de ses vingt-huit mois sous l’uniforme. Il s’est clochardisé, vivant de la charité du village, taciturne, colérique ; au cours des réjouissances à la salle des fêtes, il débarque et jette un froid ; il demeure la figure maudite d’un revenant qu’on veut oublier.
Il a parfois un geste de générosité, notamment lorsqu’il offre un bijou de valeur à sa soeur, mais ce cadeau inquiète le village, toutes ces existences mystérieuses qui baignent dans l’indifférence et l’égoïsme. Il y a une vision bernanosienne de ce village de « pavillons noyés dans le ciel épais et mou ».
La deuxième partie du roman nous entraîne près d’Oran. Bernard, en treillis, revit la caserne lugubre, le poste de garde, les parties de cartes, les postes à transistors qui grésillent, les chambrées, la garde des cuves à pétrole, les harkis humiliés, la peur des sentinelles, la nuit, qui craignent les « fells qui coupent les parties », mais aussi le souvenir des paysages éblouissants de chaleur. Et cette population arabe, « mystère qui s’épaissit » ...
Mauvignier est tout à fait inspiré pour évoquer un village d’aujourd’hui ou ressusciter cette guerre, l’Oran des Aronde et de ses trolleybus blanc et vert des années 60. Mais son talent va chercher beaucoup plus loin, plus profond. II entre à l’intérieur de ses personnages, de leur mémoire lancinante ; il nous fait partager ce temps de la fatalité historique qui enlise et broie les générations. L’auteur cherche les êtres les plus humbles au fond d’un bistrot ou dans une salle des fêtes, pendant un combat de coqs, dans un banquet à méchoui, sur des photographies laissées dans une boîte à chaussures. Il ressuscite les ombres, les morts, dans une sorte de foudroyante parole rédemptrice. Il réussit un tombeau pour les anciens de l’AFN.
C’est le deuxième roman de la rentrée, après celui de Jean-Michel Guenassia (« Le club des incorrigibles optimistes »), à revenir sur cette génération qui a perdu son innocence et une partie de son équilibre dans les djebels. Mauvignier nous chuchote que, derrière les apparences d’une société hédoniste, le malheur a touché une jeunesse et l’a étouffée dans un silence que lui brise.
C’est un art faulknérien d’une dignité très rare. Comme Faulkner, Mauvignier se place dans la spirale du temps qui absorbe, dilue, noie et saisit l’humanité ahurie qui croit à la fête perpétuelle. Le romancier pénètre dans cette part d’ombre où le commerce des hommes se met à parler à nu, en profondeur et en secret. Ses personnages, jetés un instant dans la lumière, voient la tragédie, brièvement, à ciel ouvert, puis retournent somnoler dans leur nuit intérieure.
Un admirable livre, qui plane très haut |