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A LARMES BLANCHES
Avec ce roman saisissant, Laurent Mauvignier dessine les cicatrices laissées dans un village français par la guerre d'Algérie.
Au commencement de des hommes, le magnifique nouveau roman de laurent mauvignier, il y a un homme. «feu-de-bois» touche d’emblee par sa maladresse et le rejet dont il fait l’objet: «pas un monstre, juste un type en qui la colere montait pour remplacer l’incomprehension et le sentiment d’injustice, de mepris, de haine dont il se sentait victime.» Un homme dont tout le monde se detourne avec gene, et ne designe plus par son nom, bernard, mais par ce sobriquet inspire par l’odeur qui le precede partout.
Au commencement de des hommes, il y a aussi le verbe, la langue magnifique de laurent mauvignier par laquelle naissent la force, l’emotion, l’authenticite de l’histoire saisissante qu’elle vehicule. une maitrise impressionnante des mots et de la phrase, chaque signe s’agençant avec fluidite et precision, que les lecteurs de l’ecrivain connaissent depuis son premier roman, loin d’eux. Ceux-la retrouveront ici certains de ses themes (la dislocation de la famille, l’incommunicabilite, la dignite des plus humbles) et sa construction narrative a plusieurs voix, monologues interieurs et dialogues tressant de concert le recit. au centre de ce chœur, le cri muet d’un homme pour qui d’autres vont parler.
Ils sont nombreux, les hommes comme feu-de-bois, dans nos bourgs de province, chevauchant leur vieille mobylette d’une place de village a un troquet ou depenser leur maigre pension, ou vers la cuisine enfumee d’une vieille fille qui leur offre parfois un peu de son ragout et de sa solitude. mais lui, on le pressent, porte un secret qui justifie son opprobre, cache dans un «cœur trop lourd, tout pres de lui peter dans la gorge, comme il avait dit lorsqu’il avait commence a parler; tu vois, il a dit, me peter dans la gorge a force, se resservant du vin et buvant a gros bouillons des gorgees qui auraient suffi a noyer deux ou trois portees de chatons».
Du vin couleur de sang éclusé de comptoir en comptoir, pour oublier d’autres sangs. L’extrait du Funambule de Jean Genet que Laurent Mauvignier a choisi de placer en exergue de son livre dit ce poids mort de la faute: «Je me demande où réside, où se cache la blessure secrète où tout homme court se réfugier si l’on attente à son orgueil.»
Si le passé va faire irruption sous les néons froids d’une salle des fêtes, et les non-dits éclater entre des hommes autrefois solidaires, c’est par un geste violent et paradoxalement libérateur que Feu-de-bois commettra, autorisant la parole et le temps de la mémoire commune, déliant les consciences. Solange avait réuni famille et amis dans la salle communale pour fêter ses soixante ans et son départ à la retraite.
Une reunion calme que ne viendra troubler que l’arrivee maladroite de son frere bernard, venu lui offrir un bijou en or nacre, trop cher aux yeux de l’assemblee, «nous tous autour d’elle comme on aurait pu se reunir autour d’un feu non pour trouver la chaleur et la lumiere mais seulement attires par le crepitement d’un petit drame, une histoire a raconter, l’anecdote du type fauche qui offre a sa sœur, au vu de tous ceux qui lui auront fait l’aumone une fois, une broche qu’aucun d’eux n’aura jamais les moyens d’offrir a personne».
A mesure que se deploie le livre, feu-de-bois va recouvrer son identite et son humanite, redevenir bernard et se reapproprier a rebours son histoire par le recit qu’en fait son cousin, le narrateur, en quatre parties tres pertinemment dessinees et nommees: apres-midi, soir, nuit et matin. cette nuit qui est le cœur du livre, c’est l’algerie ou il y a quarante ans les hommes du village sont partis pour une guerre qui n’etait pas la leur, pour un honneur et des ideaux expliques sur le papier de brochures. qu’ont-ils fait la-bas, qu’ont-ils vu la-bas? la violence, le sang, la torture… «quels sont les hommes qui peuvent faire ça. pas des hommes qui font ça. et pourtant. des hommes.»
Ce miroir gravé du double reflet des bourreaux et des victimes, ils ne pourront jamais le briser ni le détourner de leur propre visage, figés dans l’incompréhension, la douleur et la peur de leur propre violence. Une part d’eux-mêmes est restée dans ces villages algériens si semblables au leur, et dont des photographies, prises par Rabut, parlent mieux qu’eux. Laurent Mauvignier, dont le grand-père a connu l’Algérie et lui a montré ses propres photos, a-t-il seulement écrit un livre sur cette guerre et ses traces indélébiles?
Son roman interroge aussi (comme son précédent, Dans la foule, qui prenait pour point de départ le drame du Heysel) les déflagrations souterraines d’un événement collectif, les petites communautés et l’ambiguïté de la fraternisation quand elle devient promiscuité – dans l’espace ou dans le partage d’un vécu trop lourd. Le silence est au centre de l’histoire de ces hommes. Il bourdonne comme un gros insecte impossible à chasser qui, enfin écrasé, va laisser échapper les souvenirs enfouis de «l’avant»: les premiers émois, les beaux projets ajournés par cette guerre – monter un garage avec la fille qu’on aime, comme Geneviève et Guy dans Les Parapluies de Cherbourg, avoir des enfants, être heureux simplement.
«Je voudrais voir quelque chose qui n’existe pas et qu’on laisse vivre en soi, comme un rêve, un monde qui résonne et palpite», confie Rabut en son for intérieur, au volant de sa voiture qui roule sans but en ce matin prometteur de «l’après». Porté, comme l’écrivain, par la nécessité de dire, de traduire, et de tisser les uns aux autres les fils d’un uniforme moins lourd à ses épaules. |