Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse – Dans la foule
   
   
 

EMPORTÉS PAR LA FOULE

   
 

Laurent Mauvignier. Il a écrit un grand livre sur la perdition à travers la rencontre, dans le stade du Heysel, de destins qui ne devaient pas se croiser. « Dans la foule » est un roman semblable et différent de ceux à quoi il nous a jusqu’alors habitués.

« De lui, on connaissait ses romans à la voix sourde et puissante qui puisaient dans les tréfonds des silences individuels. On savait sa volonté à creuser très loin et au-delà de la surface des choses pour dire ce que d’ordinaire on perçoit. Mauvignier immédiatement eu un style. Dès son premier livre, il nous avertit qu’il faudrait toujours compter avec sa terrible intransigeance. De lui, on savait également qu’il n’accepterait jamais d’abandonner son dessein de raconter une histoire, quitte à la presser jusqu’à la dernière goutte pour en tirer tout son suc. En cela, « Dans la foule » est un livre semblable et différent de ceux à quoi il nous a jusqu’alors habitués. Mais, disons-le également, « Dans la foule » est un livre splendide, un roman comme il en paraît trop peu en France à l’heure où la plupart des écrivains ont abandonné la seule ambition de dire leur époque, leur moment, leur vérité, et dont on déplore par seule exigence de justice qu’il ne se trouve pas sur la liste du prix Goncourt.

Barbarie. Le 29 mai 1985 se rencontrent fortuitement trois Britanniques, deux Franco-Belges et un couple d’Italiens. En 1985, ils se dirigent dans Bruxelles, vers un stade jusqu’alors peu connu, dont le seul nom deviendra ensuite synonyme de barbarie, de stupidité alcoolisée, de photographies de cadavres. Des hooligans de Liverpool ont foncé vers les tifosi italiens et les ont écrasés contre les grilles du stade à coup de barres de fer, de jets de canettes ou par leur simple brutalité. On relèvera 38 morts. On ne saura jamais combien sont restés marqués à vie. Laurent Mauvignier raconte l’ambiguïté de ces destins projetés les uns vers les autres en habitant réellement chacun de ses personnages. Il en fait même des morceaux de bravoure dans la description de ces enfants de Liverpool, l’un charpentier, l’autre modeste employé dans une quincaillerie, que ce rendez-vous transforme brutalement. Rien, jamais, n’est décrit de l’extérieur. Au contraire, ce sont tous leurs cheminements personnels, leurs histoires sociales, leurs échelles générationnelles, leur condition qui viennent peu à peu, par touches successives, compléter un portrait et rendre ces ineptes vociférants totalement compréhensibles à nous autres lecteurs, au point qu’ils nous semblent frères. De la même façon, Mauvignier – dont on ne sait pas à quel point il est capable d’être drôle dans soirs de hasard – arrive en ce noir tableau à glisser des scènes d’humour surprenantes quand les deux français, deux loustics désargentés, arrivent à voler les billets de Bruxellois, l’un saoulant le mari, l’autre, séduisant – ou séduit –, gagnant l’attention de la femme.
Enfin viennent Tana et Francesco. Ils sont italiens et jeunes mariés. Ils s’aiment et aiment la Juve, la Juventus de Turin aux maillots blanc et noir, dont le meilleur joueur se nomme Michel Platini, qui vient de France et a regagné un pays que son père avait dû quitter. Il y a dans ces portraits l’admirable simplicité d’un amour sans problèmes dont l’admiration pour le club n’est que le juste reflet d’une vie qui se veut simplement heureuse.

Rassemblés. Ils vont donc tous vers le stade et l’on sent dans ces pages denses combien la mort peut arriver. On y devine tout. L’odeur des frites, un accent grasseyant, les bières goulûment avalées à coups de grandes pintes. On entend les trompes. On sent l’âcre des fumigènes. Et quand le drame survient, la magie de ce livre fait qu’on ne peut être ni dans un camp ni dans l’autre, mais que l’on devient soi-même foule et magma, hommes seuls, rassemblés en un peuple. De cette foule solitaire et brutale, Laurent Mauvignier a su extraire l’essentiel de ce qui devient une œuvre, une extrême humanité servie par un style unique. »

   
 

Yves Harté
SUD-OUEST DIMANCHE, le 17 septembre 2006

   
 

 

 
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