Ils sont venus assister, dans le stade du Heysel, à la finale de la Coupe d’Europe de Football. L’auteur de « Dans la foule » les fait parler avant, pendant et après le drame.
« C’est un roman étouffant. Entre les préliminaires du drame, la tragédie elle-même et ses ondes de choc, le lecteur cherche sa respiration. Parfois, il repose le livre, ouvre la fenêtre, avale de l’air pur, avant de le reprendre. Il sait très bien que, vers la page 100, il va être soudain bousculé, piétiné, écrasé, déchiqueté. Car il connaît le score de la finale qui a opposé, le 29 mai 1985 à Bruxelles, la Juventus de Turin aux Reds de Liverpool : 38 morts, dont un gamin de 10 ans, à demi écartelé. Dans l’histoire du foot, le Heysel est devenu le stade de la honte et Liverpool, la ville-symbole de la barbarie. C’est une charge de supporters anglais, éméchés, masqués, armés de barres de fer, de bouteilles et de couteaux, qui a en effet provoqué la panique dans les gradins de la tribune Z, où étaient contenus les Italiens. Poussés par les hooligans, les tifosi ont été projetés et entassés contre le mur de béton qui, sous le choc, s’est effondré. Comble de l’horreur, ou supplément de cynisme à la violence footballistique, juste après que les victimes eurent été évacuées, le match s’est joué, sur une pelouse ensanglantée, devant 250 millions de téléspectateurs. Résultat : victoire de la Juve grâce au penalty de Platini. Il s’en est même trouvé pour dire, à Turin, que le tireur avait ainsi « vengé nos morts ». Le Heysel, parabole de la haine, de la folie et de l’hystérie contemporaines.
Vingt ans après, Laurent Mauvignier, héritier très français de William Faulkner et de Truman Capote, donne un visage à cette foule anonyme. C’est à travers les yeux de ses personnages qu’il raconte ce que devait être le « match du siècle », ce que fut son traumatisme. Et c’est en mêlant une poignée de destins individuels qu’il en fait un cauchemar générationnel.
Il y a Jeff et Tonino, arrivés de France, qui ont volé les billets de Gabriel et Virginie, des Bruxellois. Il y a Tana et Francesco, deux Italiens qui viennent de se marier. Elle rentrera seule. Il y a Geoff Andrewson et ses deux frères de Liverpool, l’un charpentier, l’autre magasinier. Tous se croisent, se frôlent, à un moment ou à un autre. Tous sont exaltés. Ivres, de penser : « Ça va être grandiose » et fiers de pouvoir déjà dire « Nous y étions. »
Beauté du petit matin dans les rues printanières de Bruxelles. Illusion politique d’une « communauté du foot ». Excitation de l’attente ensoleillée. Et puis, à mesure que l’heure du match approche, les clans se forment, les armées de supporters se soudent, la bière coule à flots, les insultes fusent dans la foule qui progresse vers le stade au son des crécelles et des cornes de brume. Geoff parle du sentiment de puissance qu’il éprouve « à être soûl dans le regard des autres, et d’être loin de chez soi, si loin tout à coup que je me prenais à rêver de n’avoir aucun compte à rendre à personne. Croire que je pouvais claquer des doigts et faire basculer le sort du monde, comme ça, toc ! ».
C’est Tana qui témoigne de l’incroyable violence de la charge britannique et du supplice des Turinois, « les lambeaux d’une chair effrayée, battue, retournée », « ces bruits d’ossements et ces craquements et ces voix qui s’exaspèrent, et mon front où viennent se briser des éclats minuscules de gravier », et Francesco, la cage thoracique brisée, qui meurt asphyxié tandis que les tribunes scandent « England ! England ! ».
Les rescapés du stade ont beau jongler avec les mots « impensable », « terrifiant » « monstrueux », « atroce », cela ne sert à rien, aucun ne peut exprimer ce qui s’est passé - « les mots sont comme des gamelles creuses dont le fer ne fait résonner que du vide ». Laurent Mauvignier, lui, n’en reste pas là. Des années plus tard, il continue de suivre à la trace ses personnages, ceux qui sont revenus, tête basse, à Liverpool, ceux qui se sont réfugiés dans la douce campagne française, ceux dont le travail de deuil n’en finira jamais. « À Bruxelles, j’ai compris que c’est le chaos qui est la norme », conclut Tana, jeune veuve de 23 ans.
Voici donc le sixième roman de Laurent Mauvignier, cet écrivain d’une extrême sensibilité et d’une grande rigueur qui ne cesse d’explorer la souffrance, la solitude, le désespoir de ses contemporains et de rendre la parole aux sans-voix. Fidèle à sa méthode endoscopique et à son style organique, il construit tous ses romans autour de longs monologues intérieurs. Dans la foule est un chœur de confessions époumonées, une polyphonie de douleurs singulières que le 29 mai 1985 a réunies, que Mauvignier nous restitue dans une fresque qui décrit à la fois la fin d’un monde et le tonitruant silence qui s’ensuit. Le plus surprenant, le plus émouvant aussi : du pur spectacle de la bestialité, Mauvignier a su tirer un livre d’une grande humanité. Ne cherchez pas à comprendre. Lisez. C’est inoubliable, comme le Heysel. »