Avec ce troisième roman, Laurent Mauvignier poursuit son exploration de la solitude et des êtres en exil d’eux-mêmes.
« Il n’est pas indifférent que l’un des personnages de « Ceux d’à côté », Catherine, soit musicienne. Chez Laurent Mauvignier, la langue est d’abord une musique sans laquelle ni récit ni fiction ne peuvent advenir. Ses romans sont ainsi, des partitions qui bercent et réveillent, chantent et déchantent au long de subtils crescendos. « Ceux d’à côté » s’ouvre avec le récit de Catherine, voix blanche et douloureuse à laquelle fait écho, de chapitre en chapitre, celle de l’homme qui n’a pas de nom. Deux monologues s’entrelacent ainsi, qui s’étreignent sans jamais entrer en contact, sans se toucher, mais qui se suivent et se répondent avec la ténacité des êtres qui espèrent encore que l’amour viendra les déloger d’eux-mêmes.
Les âmes sondées. Catherine a des amis sur son palier, Claire et Sylvain, un couple qui finit par déménager parce que Claire s’est fait agresser dans l’immeuble. Catherine se retrouve seule, livrée à ce vide qui la tue à petit feu, ramenant parfois des hommes dans son lit mais embrassant l’absence malgré la présence des corps « (…) parce qu’on veut croire qu’un jour il y aura des choses à attendre, pourquoi pas quelqu’un, on se dit que ce sera quelqu’un parce qu’on ne sait pas quoi imaginer d’autre pour changer sa vie – et ne plus regarder par la télé, le soir, la vie des autres nous renvoyer le vide dans lequel elle nous trouve. »
Et puis il y a cet homme, dont on découvre que c’est lui l’agresseur, que sa misère est poignante, sa solitude sans fond, et qui soliloque à son tour, observant le monde sans pouvoir y prendre place comme si, pour certains, l’existence était confisquée. « Le monde ne me touche pas, dit l’homme sans nom, les choses, je les vois comme des promesses et elles ne me concernent pas longtemps, non, le temps d’y toucher et de les oublier. Comme si approcher c’était déjà suffisant, ou trop, qu’effleurer c’était déjà douloureux, qu’il fallait ne pas rester, baisser les yeux sur ce qu’on pourrait toucher en vrai… »
« Ceux d’à côté » sont ces êtres blancs, éternelles figures romanesques d’exilés inaptes à vivre dans la communauté des hommes et survivant à l’écart. Leur traversée solitaire est semblable à un baiser impossible dont Laurent Mauvignier rend compte en sondant les âmes avec cette écriture singulière, à la fois élaborée et spontanée comme la parole. Livrant dans ce troisième roman fait d’ombres et de murmures son âpre et belle métaphysique : « Et l’étrangeté des autres, on l’aime, oui, pour ce qu’on voudrait aimer de soi qu’on ne comprend pas. »