«Mauvignier, c’est un élan formidable qui emporte dans un monologue à couper le souffle des êtres rétifs aux belles images socio-culturelles : la famille (Loin d’eux, 1999 éd. De Minuit) ; le couple (Apprendre à finir, même éditeur, prix Wepler 2000 et du Livre Inter 2001) ; et jusqu’à l’identité, ouverte ici à la dimension d’un temps incertain, indicible (« Et ce qui vacille, dans la voix, c’est aussi tout le temps qu’il a fallu pour prendre des détours, trouver sous des bulles de salive les syllabes qui ne mentent pas – c’est si rare, ça »).
Dans Ceux d’à côté, deux voix alternent : celles d’un homme dont on ne saura pas le nom, et d’une femme, Catherine. Ils ne se connaissent pas, mais ayant tous deux la trentaine et habitant la même petite ville, ils se croisent parfois, échangeant un sourire sans lendemain. Entre eux, un lien ressenti au passage, tissé de solitude, d’angoisse, et d’un sentiment proche de la claustrophobie, chacun se sentant prisonnier de lui-même comme un oiseau en cage. L’un et l’autre endurent une souffrance incommensurable, soutenus par la conviction d’avoir une lucidité supérieure à leurs semblables : « (…) je me disais, mais pourquoi ils ne sont pas des gens, tous ceux-là, pourquoi ils sont des noms, des mots, des panoplies, pas des gens, rien, et j’étais là et puis, moi, c’était quoi ma panoplie à moi, hein, à quoi je ressemblais, à quoi je me limitais, moi, (…) »
L’homme a quitté une épouse indifférente, on l’a congédié d’une profession de métreur qu’il n’avait pas choisie. Réduit à « une fiche, une rubrique, pas quelqu’un non, pas quelqu’un, pas encore », il rumine en marchant du matin au soir les mots qu’il n’a jamais su dire parce que personne n’en voulait. Une carence qui l’a rendu une nuit quasiment enragé : c’est par des gestes qui le terrifiaient lui-même, en transmettant son cri muet à Claire, la femme aimée ignorant jusqu’à son existence, qu’il s’est exprimé. Claire, qui n’a pu donner aucun signalement de son agresseur, est la voisine de Catherine, dont la parole alterne avec celle du violeur. Catherine, c’est la confidente, celle qui macère dans une jalousie qui vient s’emmêler à sa compassion, de sorte qu’elle souffre doublement dans la honte clairement admise d’exister par procuration, « après, toujours ». Depuis que Claire a déménagé avec son copain Sylvain, elle à qui jamais rien ne peut arriver que la réussite au concours de musique pour en finir avec les petits boulots (elle est pionne, comme l’auteur avant que le chômage ne le conduise, en 1997, à trente ans justement, à renoncer à un Capes d’arts plastiques, auquel il échouait régulièrement, pour prendre le risque de l’écriture), elle, la laissée-pour-compte qui endure la répétition jusque dans ses relations sexuelles (« C’est que justement il en passe du monde sous ma couette (…) »), en vient à attendre, et presque désirer, celui qui la violerait à son tour.
Un clin d’œil au jeu de dominos de Paul Auster dans Smoke, ou au Saint Genet de Sartre, qui n’enlève rien à la charge émotive d’un texte qui, dans son extrême économie, sonne juste. Là où les mots achoppent, la phrase devient musique, halètement, sanglot. Ceux d’à côté : un roman qu’on lit d’une traite en faisant l’ellipse de la ponctuation, porté par un rythme presqu’aussi prégnant parfois, dans sa différence, que le monologue de Molly Bloom de l’Ulysse de Joyce. A ces emmurés qui poussent jusqu’à la démesure ce qu’il aurait lui-même pu devenir, à ceux qui ne savent, au nom de l’authenticité, que perpétuer le crime dans l’autopunition, Laurent Mauvignier donne ses propres larmes comme un droit à la vie. Superbement. »