Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Ceux d'a côté
   
   
 

TRAGÉDIE MUSICALE

   
 

Mais comment fait Laurent Mauvignier pour réussir tous ses livres ? Se lancer des paris bien casse-gueule, peut-être, avoir une écriture magnifique, très certainement.

« À la base, il y a toujours soi et les autres. La condition humaine, c'est ça, la grande problématique, c'est ça, la littérature, c'est ça aussi, et chez Laurent Mauvignier, c'est complètement ça. Soi et les autres, sa voix qui dit et les autres qu'on regarde évoluer, qu'on observe, qu'on guette, qu'on ne comprend pas. La voix qui dit et les autres qui vivent. Qu'on regarde vivre. C'est ça, la cruauté au cœur des romans de Mauvignier, avoir souligné cet écart sa réussite ; sa force, c'est cette exclusion, celle qui sépare celui qui dit de ceux qui vivent. Les mots de Mauvignier sont de ceux qui tissent en même temps qu'ils montrent la paroi infime et invisible qui sépare le soi des autres, la voix “ qui dit ” de ceux “ qui vivent ”. Les autres, chez Mauvignier, ce sont toujours ceux qu'un narrateur, une narratrice, regardera vivre, comme le lecteur ou le spectateur assiste à la valse des personnages dans une fiction. Les autres, des personnages de fiction : ceux à qui arrivent les histoires, ceux à qui arrive l'amour, ceux à qui arrive la vie, ceux à qui tout arrive, y compris le pire. Loin d'eux (1999) et Apprendre à finir (2000), ses précédents romans, jouaient déjà de cette fracture, de cette opposition romanesque au sein même du livre, d'un même livre. Ceux d'à côté l'exacerbe dès le titre. Celle qui dit, Catherine, n’a pas de vie ou si peu : un concours de chant à passer (le Conservatoire ?), rien d'autre.

Ceux d'à côté, en langage Mauvignier, ce sont ceux qui vivent : sa voisine de palier, Claire, amoureuse d'un Sylvain, alors qu'elle, elle croit attendre l'amour sans savoir qu'elle n'attend déjà plus rien. Très vite, le viol : devinez qui est la victime ? La voisine, bien sûr, celle qui prend le risque de vivre, de se mouiller, littéralement – c'est dans une piscine que le violeur la repère et la suit jusque chez elle pour l'agresser sur son palier. Mais le plus beau, le plus casse-gueule, ce que Mauvignier a le culot d'oser, c'est de faire intervenir la voix du violeur, de l'intercaler sous forme de monologue intérieur avec la voix de Catherine, de les mettre en parallèle pour les faire parler chacun leur tour de leur vie, vide s'il n'y avait l'autre, celle qu'on côtoie ou qu'on percute – chacun sa façon pour s'approprier un petit morceau de sa vie. “ Celle d'à côté ”, celle qui aime et s'abîme, se souille mais qu'il faut garder en vie, parce qu'elle est le seul espoir d'amour, d'humanité, de ces deux voix qui jamais ne se conjugueront dans le roman. D'abord, on est agacé : comment Mauvignier peut-il se permettre de nous montrer un violeur gentil ? Seul lui aussi, qui souffre de cette solitude-là et de cette violence-là, faite à cette femme qu'il aurait préféré pouvoir aimer ; avoir le courage d'une vraie histoire d'amour plutôt que de se laisser aller à cette mascarade de rapport sexuel qu'est ce viol. D'abord, on n'a ni envie de le croire ni de l'admettre, surtout pas de l'accepter ; et puis on aimerait tellement que Mauvignier nous foute la paix, nous permette ce confort de ne pas avoir à y réfléchir !

Peu à peu, il parvient à nous l'arracher, cette compassion, en nous mettant du côté de cette solitude-là : du côté de celui qui dit, qui regarde les personnages de fiction évoluer. “ Alors, voilà au moins une chose que je sais. Au moins une. Il y a ceux qui savent et les autres, ceux qui n'ont que la douleur d'être humiliés pour se rappeler qu'ils sont vivants. Allez dire ça à ceux pour qui la vie est faite. Leur raconter que les victimes et les bourreaux c'est au même dégoût qu'ils se découvrent, aux mêmes fatigues qu'on les reconnaît. Et leur dire qu'on est quelques-uns à marcher au-dessous de l'humanité. Qu'on aurait bien voulu mais qu'on n'a pas choisi comme eux croient à tout bout de champ qu'on choisit sa vie, avec ceux qui disent que, eh oui, mon garçon, quand on veut, on peut. Ben voyons. 

Les phrases ont beau être longues chez Mauvignier, elles ne mèneront jamais à l'autre : il est déjà mort (Loin d'eux), il vous quitte (Apprendre à finir), il plaque tout pour oublier d'avoir failli mourir (Ceux d'à côté). Entrer un peu dans sa vie, se faire croire qu'on y participe, qu'on participe à cette vie-là par procuration, il faut le violer ou se renier, comme Claire : “ Cette douleur à moi, là, qui faisait un creux et que j'entendais battre sous la peau. J'écoutais mon cœur en posant ma main sur la peau, ça bat, oui, ça bat encore mais comme ça faisait mal, les sourires sur leurs bouches. Il fallait baisser les yeux, il fallait rabattre bien sa paume sur le cœur pour ne pas laisser voir où ça me lassait, où eux me laissaient, sans s'en rendre compte, avec leurs yeux pour eux, sans les autres, sans savoir que les autres, c'était moi. ”Les phrases sont de plus en plus longues chez Mauvignier, mais elles ne mènent pas à l'autre car elles restent implacablement confinées au silence des voix intérieures.

Ceux d'à côté est un roman où ne résonne que le silence de ces voix chuchotées, où les cris de ceux qui vivent, de ceux qui souffrent, ne s'entendent pas, écrasés par le refrain de la solitude des autres : “ On s'y met tous, eux, moi, tous parce que, moi, je voudrais oublier son histoire et ne pas me dire encore, ça s'est passé devant ma porte et moi je n'ai rien vu, rien entendu, avec mon poisson rouge sur la commode, dans son bocal (...), moi dans ma bulle. Et je n'ose même pas dire à cause de la musique, alors qu'il faudrait dire à cause et non avec la musique, car c'est à cause d'elle que je n'ai rien entendu, la musique, comme si je devais pour toujours me dire que chanter c'était fait exprès pour ne rien voir, ne rien entendre. ” Tragédie musicale. Ceux d'à côté, c'est l'envers exact d'une comédie musicale, un film de Jacques Demy privé de sa rédemption finale : la rencontre. Ici, jamais on n'aura souhaité à ce point qu'un homme et une femme ne se rencontrent pas, que Catherine et le violeur, ceux qui restent quand Claire a déménagé, ne s'abordent jamais, même au cinéma où ils se croisent une fois. C'est un des tours de force de l'écrivain, de nous faire redouter ce qu'il a la force d'éviter radicalement : ce vieux classique du romanesque, ce cliché de là narration, qu'elle soit cinématographique ou littéraire. Catherine, c'est toutes les Lola, Delphine, Solange de Jacques Demy, mais qui seraient restées figées dans leur attente. Privées à jamais de happy end. »

   
 

Nelly Kaprièlian
LES INROCKUPTIBLES, 18 septembre 2002

   
 

 

 
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