Prix du livre Inter pour Apprendre à finir, cet écrivain de trente-cinq ans poursuit, avec une incroyable sûreté, son ascension des cimes du désespoir.
« Ici, le mot “ viol ” n'est jamais utilisé et l'on n'est pas inondé par le sang en crue. Laurent Mauvignier, dont c'est l'impressionnant troisième livre, sait bien que la littérature n'a nul besoin, pour s'exposer, d'être malaxée sur un étal de boucherie, ni la douleur, pour s'exprimer, d'être hyperbolique, voire hystérique. Et pourtant, il va très loin – plus loin que n'importe quel auteur de cette rentrée – dans la description de la souffrance, de la solitude et du désespoir. Après Loin d'eux, frappé en plein cœur par le suicide d'un jeune homme, et Apprendre à finir, l'autoportrait d'une femme bafouée, humiliée, Laurent Mauvignier, fidèle à sa méthode endoscopique et à son style organique, persiste à construire ses romans autour de longs monologues intérieurs. C'est sa manière à lui, haletante, rauque, étouffante, obsessionnelle, spasmophilique, de raconter des drames qui échappent à la raison et à la grammaire. (On se souvient du mot terrible de Sartre : “ Dieu n'est pas romancier, M. Mauriac non plus. ” Mauvignier a retenu la leçon, qui ne pose jamais en démiurge et a choisi d'être l'interprète de ses personnages sans voix.)
Celle qui parle, qui se parle, se prénomme Cathy. Le midi, elle travaille à la cantine de l'école. Elle voudrait en sortir et prépare un concours de musique. Elle vit seule avec un poisson rouge. Parfois, des hommes viennent coucher chez elle, avec elle. Elle les materne. Elle est très accueillante. Sans illusions. Sa seule amie, c'est sa voisine de palier, Claire. Parfois, le week-end, “ ceux d'à côté ” – Claire et son fiancé Sylvain – sonnent à la porte pour l'emmener se promener en voiture. Ils poussent jusqu'à la mer, en écoutant du Schubert, sans penser à rien d'autre qu'au bonheur d'être ensemble sur les routes. Et puis un jour Claire est agressée et abusée chez elle, dans sa cuisine. Elle raconte à Cathy qu'elle a l'impression d'être morte. Ou plutôt de sans cesse revivre sa propre mort. Cathy devrait être révoltée, compassionnelle, elle est presque jalouse. Le drame qu'a vécu sa voisine et l'annonce de son prochain départ de l'immeuble réveillent sa morne existence. Il lui arrive même de rêver, elle aussi, “ entendre un souffle d'homme derrière soi et sentir sur son corps son odeur à lui ”. Chez elle, au café, près de la piscine, Cathy guette le coupable. Elle l'espère. Aucun romancier n'avait osé décrire, de l'intérieur, cette solitude si forte, si insupportable, qu'elle aspire à la tragédie et réclame un bourreau : “ J'ai besoin peut-être de cette peur-là pour me mettre à vivre un peu une autre vie que celle où je tourne en rond. ”
Laurent Mauvignier nous fait aussi entendre le monologue du criminel qui erre dans le quartier en longeant les murs, qui bat sa coulpe en vain, qui se déteste, se traite de salaud, qui n'a jamais été aimé et ne saura jamais aimer, et dont l'ultime raison de survivre est le salut de sa victime : “ Je voudrais tellement me dire que pour elle il y a encore des choses à attendre parce qu'alors moi je n'aurais plus à attendre, je n'aurais plus à me tenir suspendu, comme sur un fil celui qui ne sait plus pourquoi il doit traverser. ”
L'on ignore tout de Laurent Mauvignier, et c'est tant mieux. Il suffit de le lire. C'est une expérience physique et mentale sans équivalent, aujourd'hui. Et pourtant, on ne peut s'empêcher de se demander d'où vient que, depuis Loin d'eux, il trouve, sans jamais les bousculer, des mots si justes et si violents pour faire entendre le tonitruant silence des femmes et des hommes inaptes à ce que Pavese, suicidé de la société, appelait “ le métier de vivre ”. »