Sans aucune complaisance à l’égard de la violence banalisée, l’auteur d’Apprendre à finir met la parole à l’épreuve des misères quotidiennes.
« La phrase tourne, pivote, dessine des cercles autour de son objet. Elle s'en approche, va le toucher... Mais non, c'était une illusion. On ne l'atteint jamais. Pourtant c'est bien cet objet, cette chose innommable, honteuse, ce creux, cette déchirure où toute la pitié du monde se concentre, qui détermine et commande le mouvement de la phrase.
Laurent Mauvignier n'est pas le premier écrivain à tenter de dire la douleur brute et banale, la violence des situations individuelles, ces existences réduites à la seule dimension d'un quotidien sans horizon, à énoncer la litanie de l'impossible amour. Mais c'est l'un des seuls, probablement, à avoir trouvé une langue littéraire aussi adéquate et suffisamment élaborée pour transmettre la sensation d'une proximité véritable, presque physique, compassionnelle voudrait-on dire, avec les êtres imaginaires qu'il met en scène.
Dans ses deux précédents romans – Loin d'eux en 1999 et Apprendre à finir l'année suivante (tous deux aux Éditions de Minuit) –, comme dans Ceux d'à côté qui paraît en cette rentrée, Mauvignier ne cherche pas à reconstituer les vies de ses personnages, à leur tisser une biographie serrée et vraisemblable. Rien n'est exprimé sur eux, sur leur dos en quelque sorte. L'auteur se contente (si l'on ose dire), tout en se retirant lui-même, de leur donner la parole, de leur prêter une voix. La technique du monologue intérieur se fait ici éthique : il n'y a pas lieu, il y aurait même obscénité, à se substituer à cette parole, à couvrir, en la commentant, cette voix. Il suffit de la rendre assez pure. Et cette pureté, on la reconnaît au bouleversement qu'elle communique.
Deux femmes, Claire et Catherine, vivent sur le même palier. Claire, avec son ami Sylvain, va quitter l'immeuble, car elle a subi là un viol qui la laisse pantelante. Cathy vit seule, intérieurement seule. Dans cette vie comme évidée de toute joie, de tout espoir, le voisinage de Claire était devenu essentiel. Un peu de ciel s'ouvrait : cette relation suffisait à rehausser de vraies couleurs le gris de son existence. Mais parce que les sentiments et les désirs sont infiniment complexes, que leur ambivalence est comme une loi non écrite qui fait ployer l'existence, Cathy va entretenir le rêve du violeur.
“ Les bras lourds, le corps, sa fatigue, je me souviens, j'ai marché tellement longtemps à me dire tout ça. À tellement vouloir que tout ne soit qu'un rêve, un sale rêve comme on en fait et qui nous laisse si vide le matin, avec pour nous soutenir que les mots à attendre qui murmureraient à l'oreille que ce n'était rien qu'un mauvais rêve. Des mots à attendre, et puis aussi cette voix qu'on ne connaît pas qui saurait nous le dire. ”
Les paroles béantes des uns et des autres sont comme des corps compacts, saturés. La misère, sous tous ses visages, intime ou exposé, est une réserve commune ; ceux qui ne sont pas “ doués pour la vie ”, qui “ n'ont que la douleur d'être humiliés pour se rappeler qu'ils sont vivants ”, sont invités à y puiser. Ainsi, pour faire parler le violeur – admirables pages –, Mauvignier n'a pas eu besoin, comme cela se fait beaucoup, de s'identifier à lui. Par son retrait, sa manière et son style, il est parvenu à donner à son roman une incontestable puissance de vérité. »