Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Ce que j'appelle oubli
   
   
 
C’est seulement en revenant au début, avec l’idée de recopier la première phrase, qu’on découvre qu’il n’y en a pas, que le livre commence par une phrase en route, comme on pose le pied sur un tapis roulant irréfragable, au milieu d’une phrase unique, sans majuscule initiale et qu’on vient d’en être éjecté pareil, sans point final, planté là par un texte qui retourne sous la terre d’où il avait surgi tout à l’heure. Mais de tout cela on ne sait rien à la première lecture, c’est une lecture primale, fiévreuse, compassionnelle, presque coupable de n’avoir pu éviter ça : un jeune homme entre dans un supermarché, prend une canette de bière dans un rayon et la boit, quatre vigiles l’entourent, l’entraînent dans les réserves et le battent à mort. C’est tout. Il est écrit derrière le livre : « Cette fiction est librement inspirée d’un fait divers, survenu à Lyon, en décembre 2009. » Voilà pourquoi les mots attrapés au vol étaient : « et ce que le procureur a dit c’est qu’un homme ne doit pas mourir pour si peu ». À force de chercher la fin de la phrase, on recroise ces mots page 54 : « dire la vérité avec la voix blanche d’un présentateur télé débitant la mort des autres », et l’on pense à Coluche pour qui, « à chaque fois qu’un avion tombe dans le monde, c’est sur les pompes à Roger Gicquel ». À chaque fois qu’on ouvre un livre de Laurent Mauvignier le malheur du monde semble gonfler ses pages. Mais Mauvignier n’est pas ce cocker triste chargé d’annoncer les mauvaises nouvelles, c’est un écrivain. Toute son oeuvre démontre que la compassion n’a pas besoin du mélodrame, que le deuil n’est pas une consolation, ni la douleur une rente, que le silence est un cri. Mauvignier sait donner une voix, une vraie voix, à ses narrateurs - leur parcours social souvent les en prive. Ici, il donne à écouter une phrase, une seule phrase, adressée par dieu sait qui au frère de la victime.

Le livre ne fait pas le départ entre le fait divers et la fiction qu’il inspire. Au magasin Carrefour de Lyon Part-Dieu, le 28 décembre 2009, quatre vigiles ont tué Michaël Blaise, 25 ans, martiniquais. Une caméra de surveillance a tout enregistré, ils l’ont traité de pédé, pas de sale Noir, il est mort la cage thoracique enfoncée, le procureur a vraiment dit qu’un homme ne devait pas mourir pour si peu. De cette histoire, Mauvignier fait un portrait oblique, touchant, ce n’est pas la victime qui parle mais curieusement on entend son silence, le peu qu’il a à dire, son regret de mourir maintenant, on comprend qu’avec la mort s’achève la peur de mourir. Il n’est pas dit que quelqu’un est noir, il n’est pas dit que personne n’est pédé, le Rhône est loin, on parle de bords de Loire, de Paris, de détresse, d’hommes. Des hommes était le titre du dernier roman de Mauvignier, en voici d’autres, désolés et désolants, humains et inhumains, comme vous et moi.
   
 

Jean-Baptiste Harang,
Magazine Littéraire, avril 2011

   
 

 

 
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