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Cinquante-cinq pages. Il faut à l'unique phrase de ce récit cinquante-cinq pages pour se dévider. Une ponctuation discrète lui assure sa respiration. Quelques répétitions lui donnent son allure de lamento. Laurent Mauvignier, après les textes de grand souffle Dans la foule (2006) et Des hommes (2009), s'est en effet lancé dans une manière d'entreprise inverse : l'écriture, à partir d'un fait divers survenu en décembre 2009, des derniers instants d'un homme battu à mort par des vigiles
d'une grande surface. Il fait pour cela parler une figure proche de la victime, sorte de narrateur omniscient,
qui en même temps restitue le vécu ultime de celle-ci
et porte son regard au-delà de la scène du crime. Puisque le déchaînement de cette sauvagerie s'inscrit dans un certain ordre des choses.
Du temps a passé. Un procès a eu lieu. La personne qui raconte fait retour sur celui-ci. On prend son récit
au vol, au beau milieu de son avancée, alors qu'elle
en est arrivée au réquisitoire du procureur. Elle s'adresse au frère cadet du mort, dans un tutoiement qui dénote la familiarité. C'est aussi ce qui explique sa connaissance de l'itinéraire du disparu, depuis le cercle familial des origines et les années d'errance jusqu'à cet après-midi de soif, où il avait vidé une canette de bière dans un rayon du supermarché. Car l'épaisseur d'une vie peu à peu surgit de cette longue phrase, en laquelle simultanément se déroule le film de l'interpellation
par les vigiles, de la conduite dans une resserre
du magasin, de la pluie de coups portés en silence puis de l'affaissement sur « le froid de la dalle de ciment ».
Des détails se fixent dans la conscience vacillante
de celui qui ne peut pas encore croire à l'imminence
de sa propre mort. Le gel qui brille sur le crâne de l'un des types, « l'odeur poivrée » du déodorant d'un autre.
On vient ici de la misère et l'on jouit d'autant du dérisoire pouvoir accordé par le supermarché.
Des images de plus loin arrivent. Les parents bouchers sur les marchés en province, puis l'exclusion, la fuite dans la marge, les dérives sexuelles. Les bords de Loire, Paris, la banlieue. Séquences d'une mort
« à petit feu tous les jours » pour le garçon ignoré et méprisé, « ombre d'un homme ». Et ces quatre autres, acharnés au-dessus de son corps, qui se débarrassent maintenant sur lui des avanies endurées par eux-mêmes. La phrase dévoile les moments d'une existence et suggère un monde cabossé alentour, qui s'incarne dans les vigiles. On ne distingue personne d'autre dans
le magasin ni dans l'annexe, comme si les bourreaux
et leur proie, à eux seuls, tenaient lieu d'allégories
des désordres ambiants. Laurent Mauvignier produit dans ces cinquante-cinq pages un effet de densité extrême. Le texte avance sous la pression d'une énorme poussée de sens, faisant sauter les barrières de
la ponctuation, rendant inutiles paragraphes et chapitres. Et se charge aussi de tout un non-dit qui par furtives échappées se signale. On se situe ici, par-delà le dehors de spontanéité, dans une élaboration savante.
La voix qui raconte restitue ce parcours humain jusqu'au dernier souffle de vie sur le ciment. Cela tient ensemble du rythme de l'information en continu
et du déversement d'un flux de conscience. Un étonnant mariage de non-littéraire et de sophistication
de l'écriture. Un simple tiret à la fin laisse le flot langagier reprendre son écoulement souterrain. Après
ce saisissant jaillissement. |