Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Ce que j'appelle oubli
   
   
 

Un homme ne doit pas mourir pour si peu

   
 
Un homme vêtu d'un survêtement et d'un tee-shirt jaune et noir entre dans un supermarché. La soif le prend en passant devant le rayon des liquides. Il prend une canette de bière, l'ouvre et la boit. Deux vigiles l'entourent aussitôt. A croire qu'il a dégoupillé une grenade. Le bruit n'est pourtant pas le même, l'effet de souffle non plus. Ils sont bientôt quatre. S'en saisissent sans ménagement et l'emmènent dans un local de sécurité. Ils lui fichent des claques, le traitent de pédé, le houspillent, le cognent. Ils sont assez pervers pour jouir de sa souffrance. Se font plaisir, voilà tout. Ils s'excitent « à cause du droit qu'ils se donnent et de la force qu'ils y trouvent ». Il se débat, se récrie, les engueule, tente de se protéger. Ils le plaquent contre un mur puis sur une table. Le voilà à terre. Les vigiles cognent de plus belle, au ventre, au visage, partout. Il râle et meurt. Six minutes s'écoulent avant qu'ils relâchent leur pression. Ils diront que son cœur a lâché inopportunément. Ils diront aussi qu'il les avait insultés, qu'il refusait d'obtempérer et qu'il brandissait un couteau. On n'a retrouvé ni les insultes, ni le refus, ni le couteau. L'enregistrement de la vidéosurveillance en témoigne. Le rapport d'autopsie précise : « Asphyxie mécanique par compression de la cage thoracique et une obstruction des voies respiratoires supérieures ». Ce serait obscène de se demander s'il avait voulu voler la bière en la buvant ou s'il était pressé de la boire avant de la payer car même pour le vol d'une canette on ne doit pas mourir, en principe.

La scène se passe de nos jours en France dans Ce que j'appelle l'oubli (62 pages, 7 euros, Editions de Minuit), un récit de Laurent Mauvignier, aussi sec que son précédent livre, Des Hommes (en poche chez Double), roman sur la guerre d'Algérie, ne l'était pas ; dans celui-ci déjà, il avait suffi de presque rien, un cadeau dans une poche un jour d'anniversaire en hiver, pour que resurgisse un passé inquiétant. Celui-là est fait d'une phrase sans la moindre respiration. Une seule de soixante-deux pages. Comme pour provoquer notre propre suffocation. Ce n'est pas une prouesse : Mathias Enard a écrit Zone d'un trait de 520 pages. La prouesse est ailleurs. Il faut un peu plus que du talent pour nous attraper, nous serrer et nous relâcher d'un coup au dernier mot. C'est bref mais si tendu que ça suffit. Ce n'est pas une enquête mais un geste de dégoût sublimé par l'écriture. Le narrateur s'adresse au frère de la victime pour lui raconter. Pas de pathos, ni lamentation, ni jérémiade. Inutile de convoquer le tribunal international des droits de l'homme. La littérature va plus loin. Ni noms, ni lieux, ni date. L'identification est impossible. Mauvignier ne dénonce personne mais son récit est le plus terrible des actes d'accusation. L'excipit boucle l'incipit du récit : la remarque entêtante du répétant qu'un homme ne doit pas mourir pour si peu, pas maintenant, pas comme ça.

En creusant un peu, mais ailleurs que dans le strict territoire du livre, on apprend que cette histoire lui a été librement inspirée par un fait divers survenu dans un Carrefour de La Part-Dieu (3ème arrondissement de Lyon) il y a un peu plus d'un an. Autant dire que ça s'est passé hier près de chez vous. L'homme s'appelait Michael Blaise, il était originaire de la Martinique, il avait 25 ans. Il était comme vous et moi dans la France de 2011 et ne soupçonnait pas qu'en entrant dans un supermarché il n'en ressortirait pas vivant.
   
 

PIERRE ASSOULINE
Blog la république des lettres, le 13 février 2011

   
 

 

 
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