« Dans Loin d’eux (éd. Minuit, 1999), tableau d’une famille disloquée, Laurent Mauvignier avait montré sa maîtrise à exprimer l’impossible à dire. Son deuxième roman va plus loin encore. L’affrontement est plus serré, la douleur, au bord de l’épuisement. Voici la phase terminale d’un couple au souffle coupé. Apprendre à finir est rythmé par la confession d’une femme dont le mari vient d’être victime d’un grave accident. Il est immobilisé. A ce drame familial, s’ajoutent la présence et le poids de sa maîtresse. Il reste à la narratrice à ressouder les liens de son couple et à penser à leurs deux enfants. C’est le moment de remettre les pendules à l’heure. «Je me disais : nous allons réapprendre. Nous allons refaire les gestes de ceux qui apprennent, de ceux qui commencent. Nous allons faire ça, nous, à rebours, retourner vers le début. »
Le courage et l’abattement iront de pair durant ce voyage intérieur. A chaque coin de page, au fil de la convalescence, l’héroïne module mots de colère et mots de rage qui craquent de partout. On sent une gorge parfois prête à exploser. Et pourtant elle se contient, canalise sa douleur. Elle parvient à réunir d’un seul élan la pensée intérieure, le frémissement, le murmure, l’angoisse, le cri, autant de voix qui minutent ce roman-procès. Aucun grumeau, nulle scorie, mais de ligne à ligne une voix épurée, nette, ferme. Derrière chaque phrase, chaque coulée de mots, Laurent Mauvignier a su caler sur un rythme parfait les inflexions d’une voix étrange et solitaire tout à la fois brisée et conquérante. Cette voix issue des profondeurs de l’âme veut aller jusqu’au bout du tunnel. Elle creuse, creuse les plaies. Il faut en finir. Gagner une sorte d’apaisement. Etre au clair avec l’autre. Voilà ses résolutions, sa foi et (nous n’en sommes pas si loin) son salut. Apprendre à finir se présente d’emblée comme un exercice psychique envoûtant, harassant, inépuisable. On ne sort pas indemne d’une telle traversée. « Que sa vie à lui se dilue sous mes doigts, que je l’efface, chaque jour, comme ça, presque avec nonchalance. » Il y a de la méthode donc. Cette chronique particulière aux accents si âpres évite la monotonie en glissant vers des projections imaginaires terribles, ultimes, insufflées par un ressassement perpétuel aux variations savamment orchestrées. Ainsi cette condition de « veuve dépossédée du mort qu’elle aurait voulu pleurer ». Ou cette image de désastre : « Je perdrai tout et nue je n’aurai pour moi que les remords et les fissures dans les murs, le vide dans les parpaings et la maison avec le vacarme des rats sur ma tête, la nuit, dans le grenier, qui pourront danser et rire et dire : tu seras seule avec tes deux gosses sur les bras, tes enfants te casseront les bras. »
Combat d’une femme contre la solitude, Apprendre à finir met à sec et à sac les dernières traces d’amour, certains paragraphes impitoyables mêlant le chaud et le froid, étourdissent. Rien n’est superflu. Apprendre à finir qui confirme le talent de Laurent Mauvignier n’entre pas dans la catégorie « comment je me suis délivrée ». La pelote narrative et descriptive qui encombre comme un boulet les récits de rupture amoureuse, est ici réduite à l’extrême. Seule compte la note émotive entre les temps de respiration. On entend le vent et l’air engouffrés dans la bouche de son héroïne. Le livre se confond avec une exploration vertigineuse qui réussit à traduire, mots à l’appui, une vie en miettes. Et ces miettes-là luisent d’une vérité juste qui fait mal et fascine. Elle casse, elle passe, elle gagne.