« Si un ménage est souvent une entreprise de démolition, un roman est toujours une entreprise de récupération. Les décombres matrimoniaux sont en général assez vastes pour favoriser l'ouverture de chantiers très variés : celui de Laurent Mauvignier a pour titre Apprendre à finir. Révélé l'an passé par Loin d'eux, ce jeune romancier nous offre cette fois le monologue intérieur d'une femme trompée. Le jour où, à la suite d'un grave accident de voiture, son éboueur de mari se retrouve en petits morceaux, elle se dit, cette femme, que, le temps de recoller les morceaux, elle réussira peut-être à reconstruire l'ancien bonheur conjugal. À l'hôpital, et puis à la maison, son dévouement, sa douceur, sont censés prouver la constance et la force de son amour. Mais au fur et à mesure que l'état de l'accidenté s'améliore, qu'il recouvre sa validité, elle redoute qu'il s'éloigne encore pour aller retrouver “ l'autre ”. Cette autre chez laquelle il partait, sur un coup de colère, quand il a eu son accident. “ Comme si moi j'avais provoqué l'embardée, comme si j'avais sur la route jeté les litres d'huile. ” Elle se rappelle ces moments où la taraudait “ l'envie de tuer, de le tuer, lui, l'envie de me tuer aussi, de tuer ses enfants ”. Elle veut qu'il lui revienne, qu'il n'aille plus chez “ elle ”, chez cette autre femme qu'elle finit par voir, fortuitement.
Beaucoup de jaloux rêvent qu'on leur ramène à la maison un conjoint qui aura besoin de leurs soins. Avec le risque d'éprouver aussi, bientôt, l'immense douleur de le “ savoir guéri maintenant ”, c'est-à-dire capable de les tromper encore. Le thème n'est pas neuf mais Laurent Mauvignier l'interprète avec une intensité exceptionnelle. Et il montre à quel point, au fond d'elle-même, au tréfonds, elle l'aime comme au premier jour, ce mari. Elle sait qu'il a beaucoup souffert, en perdant sa mère à six ans et en se trouvant en proie à d'indicibles peurs pendant la guerre d'Algérie.
Devant le mystère de ces peurs, devant l'effroi et la terreur qui ont si profondément marqué l'infidèle, elle se tait. Tout est perdu. Tout est fini. Pour tout le monde. Reste cet amour-là. Ce respect pour ce qui lui échappe. Qui la dépasse. Et qui a brisé leur bonheur. »