Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
  Accueil
  Biographie
  Bibliographie
  Traductions
  Revue de presse
  Dossiers
  Etudes
  Entretiens
  Contributions
  Photographies
  Liens
  Contact
   
   
 
Revue de presse –Apprendre à finir
   
   
 

LÂCHER PRISE

   
 

Le deuxième roman de Laurent Mauvignier, Apprendre à finir, autopsie la fin d’un couple vécue du côté féminin : cruel, obsessionnel, violent. Toujours juste.

« C’est un roman obsessionnel. C’est une proposition qu’on accepte ou qu’on refuse. Si on l’accepte, il faudra s’attendre à ça : des répétitions, des va-et-vient, des flash-backs, une structure hypnotique d’où l’autre est exclu, toujours. Mais ça, on le sait depuis qu’on a lu Loin d’eux l’année dernière, le premier texte de Laurent Mauvignier, où l’objet du roman, un jeune homme prénommé Luc disparu dès le début, n’intervenait jamais hors du discours des autres, n’existant que par leurs mots.

Prisonnier de monologue clos. Dans Apprendre à finir, c’est pareil. L’homme est celui qui part, l’objet qui se dérobe – à la femme, au roman, et à la voix qui le porte. Voix féminine tout du long, celle de l’épouse qui fut trompée, qui a souffert, qui crut le perdre pour toujours et pourtant non, qui le récupère à la suite d’un accident quand le roman s’ouvre, et qui va le soigner, le guérir, se dévouer et y croire – s’y faire croire.

« Mais maintenant qu’il était revenu je me disais qu’il reviendrait de sa colère. Qu’il réapprendrait à me voir, je me disais qu’il s’adoucirait, lentement, doucement, au rythme de ses progrès, je me disais tout ça parce que moi je n’avais plus peur, je ne craignais plus son regard de pierre sur mes yeux baissés et sur la salive que je renvoyais d’un coup au fond de la gorge. Je me disais : nous allons refaire les gestes de ceux qui apprennent, de ceux qui commencent. Nous allons faire ça, nous, à rebours, retourner vers le début (…) ». Alors que tout le roman prouvera le contraire. Et c’est là toute la force de Mauvignier : faire tenir dans un même monologue, via une même voix, le projet et l’intuition (douloureuse) de son impossibilité, une foi désespérée et le prosaïsme brutal du réel, le mensonge qu’on se fait et la conscience qu’on en a. Ambiguïté toute romanesque qui s’installe par petites touches, à force d’indices, de souvenirs, de presque rien. Un lit défait, la marque d’un corps au creux des draps, un téléphone qui n’est plus à la même place : et l’entreprise de reconstruction vacille.

Les gestes de l’autre, si infimes, impriment à la vie comme au roman une menace suffocante, signes de désamour, de départ, voire de mort : signes de désintégration potentielle du récit. L’homme dément avec son corps ce que les mots de la femme inventent.

Et c’est ce qui tiendra tout le long le lecteur en état de doute, dissocié de celle qui parle et pourtant totalement dépendant d’elle pour la continuité du roman. Prêt parfois à refermer le livre, arrêter la lecture, bref trouver n’importe quelle issue à ce qu’il perçoit de plus en plus comme un délire verbal. Il imaginera même parfois le pire : car on peut penser au personnage féminin du Misery de Stephen King, cette folle furieuse (et dangereuse) qui séquestrait son auteur favori, échoué par hasard près de sa bicoque après un grave accident, grièvement blessé et totalement dépendant d’elle – et qui le séquestrait pour n’obtenir qu’une chose : qu’il écrive pour elle, qu’il n’arrête jamais l’histoire.

Bien sûr, qu’on se rassure, Mauvignier est à des années-lumière de King sa narratrice n’est quand même pas psychotique, mais il y a bien chez elle ce besoin de poursuivre l’histoire. Sauf qu’il n’y aura pas d’histoire possible dans Apprendre à finir, parce que l’histoire en question est déjà finie quand le roman commence, et que Laurent Mauvignier morcelle la voix en même temps que le récit, rend la vie irréductible au système rassurant que la narratrice aimerait lui imposer, en démultipliant les histoires, les anecdotes contradictoires, ces souvenirs déchirants qui fracturent violemment l’optimisme pathétiquement linéaire du présent »(…) Mon dégoût pour lui quand la nuit il voulait faire l’amour pour me calmer, la rage quand il posait ses mains sur mes seins, quand il me caressait et qu’alors moi je voyais ces caresses qu’il me donnait comme l’aumône, tiens, et pour me faire taire, pour que je puisse me contenter de ça comme s’il mettait là-dedans toute sa vie, me disant la voix tremblante qu’il ne savait plus, qu’il se sentait perdu, sa peau que je voulais griffer et mordre pour que son corps de mes caresses garde la trace jusqu’au sang : et qu’il n’oublie jamais, et qu’elle avec lui n’oublie pas ce qu’il m’a appris, la force qu’il m’a donnée, cette force que ça donne, cette rage aveugle qu’on a comme des fous, comme des chiens quand c’est perdre trop que de perdre une simple présence (…) »

Parce qu’il y a, comme ça, des pages à couper le souffle. Et des phrases d’autant plus envoûtantes qu’elles ont beau être longues, elles portent en elles le rythme de la coupure, brèches de la virgule mais aussi reprises de souffle par celui qui s’emporte. Coupures et emportements d’un monologue schizophrène – et c’est la une réussite : restituer toute la schizophrénie qu’implique la douleur, qu’implique toute rupture, quand on veut encore ce que l’autre ne peut plus – en vrais symptômes d’un deuil rétrospectif. Amour et haine, espoirs et doutes, culpabilité.

Apprendre à finir serait l’exact contraire de l’Intimité d’Hanif Kureishi – le monologue d’un homme à la veille de quitter femme et enfants –, où la vraie cruauté, où la vérité la plus sinistre, ou la vérité tout court, résidaient dans le manque totale de culpabilité finale chez le mari partant. La culpabilité encore une fois du côté de la victime, la torture encore une fois, Mauvignier n’évite rien de la complexité de son apprentissage de la fin : « Pourquoi être toujours incapable de savoir ce qu’il me reprochait. Et je me cognais aux angles des meubles, je trébuchais, je me faisais des bleus en heurtant les portes, je me coupais souvent : parce que dans ma tête c’était le vertige, dans tous les sens je cherchais – à cause de quoi, qu’est-ce que je n’ai pas fait et alors je cherchais les signes, je taillais à vif dans les souvenirs, dans la mémoire je faisais des trous, je creusais, je creusais et j’aurais voulu trouver comme des pépites de mots qui auraient depuis longtemps porté le germe : son abandon de moi. »

Sauf que ce que l’on avait déjà compris avec Loin d’eux se confirme aujourd’hui dans Apprendre à finir, à savoir que ce n’est jamais soi qu’on abandonne dans les romans de Mauvignier – c’est l’autre. L’indélicat, celui qui s’est extrait de l’histoire dès le début, celui qui n’en voulait plus, qui a tourné le dos aux protagonistes comme aux lecteurs, à définitivement faussé compagnie à la fiction : il faudra faire avec, c’est-à-dire sans. Il n’y aura alors de fiction que celle-ci : celle que les narrateurs s’inventent à ses dépens, et tant pis pour ceux qui meurent, tant pis pour ceux qui partent – parce qu’ils partent toujours, parce que la fin est inéluctable et que tous les mots du roman n’y peuvent rien. Pièces manquantes, fuyantes et insaisissables, objets de désir douloureux et leviers romanesques, ce sont les hommes, chez Mauvignier, qui s’enfoncent au loin.

Tant pis. La vie et le roman appartiennent à ceux qui restent. »

   
 

Nelly Kaprièlian
LES INROCKUPTIBLES, du 5 au 11 septembre 2000

   
 

 

 
© Laurent Mauvignier | réalisé par Rouge Pixel