Laurent Mauvignier
   
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Revue de presse –Apprendre à finir
   
   
 

UN HOMME ET UNE FEMME

   
 

Une femme trompée soigne son mari accidenté et se met à espérer que leur amour peut renaître.

« Deux romans ont donc suffit à Laurent Mauvignier, 34 ans, pour donner à entendre ce qui se murmure, se marmonne, mais ne s’écrit pas, pour élever le monologue à la hauteur d’une tragédie, et pour imposer sa propre voix, qui traduit sans les trahir le silence et la solitude des humbles. Dans « Loin d’eux », un couple modeste – lui travaillait à l’usine, elle à la maison – était soudain confronté à cet insondable mystère : le suicide d’un fils avec lequel ni le père ni la mère n’avaient jamais su communiquer. En faisant se croiser les soliloques de ces êtres qui se frôlaient sans se comprendre, qui se retrouvaient sans se parler, Laurent Mauvignier désignait de manière radicale leur douleur d’être « dévorés par ces mots qui manquent ». Ce n’était pas démontré, c’était montré.

« Apprendre à finir » est aussi un monologue. Une longue plainte étouffée. Une prière vaine. C’est une femme qui parle. Elle pourrait être, socialement, la Marthe de « Loin d’eux ». Elle est mère au foyer, dans une cité. Elle vit avec un homme qu’elle aime, et qui ne l’aime plus. Qui la trompe, et ne s’en cache pas. Jusqu’au jour où il est victime d’un grave accident de voiture. C’est un légume que l’ambulance ramène à la maison. Il n’a plus que ses yeux noirs pour parler, pour haïr. Mais elle se dit que cet accident est un signe de la providence, presque une chance. Mieux vaut un mari brisé chez soi qu’un homme sain chez sa rivale. On peut toujours recoller les morceaux.

Elle le soigne en se berçant d’illusions. Elle veut prendre son mutisme postopératoire pour de la complicité silencieuse, sa paralysie pour de l’affection : « Ma main était moite, je tremblais, si émue qu’il ne retire pas sa main. » Elle feint de transformer cette convalescence en lune de miel. Elle se fait belle pour lui, se ruine en mets délicats, lui coupe les ongles de pieds avec une tendresse maternelle, lui raconte ce qu’elle voit à travers la fenêtre, se souvient du temps où tous deux ne formaient qu’un seul « nous » - « ça suffisait, ça faisait tous les miracles ». Elle imagine même qu’ensemble ils quitteront bientôt la cité. Elle sait qu’elle se ment, mais c’est sa manière à elle de repousser l’adversité, de chasser de sa mémoire les insultes, les coups, « le massacre », les insomnies qui il dormait « chez l’autre », les deux enfants paniqués et affamés, les sanglots…

Peu à peu, l’accidenté recouvre l’usage de ses jambes, le malade relève plus encore la tête d’avoir échappé à la mort, c’est un mec, il a puisé en elle ce qui restait de force et d’espoir pour marcher comme avant, mentir, fuguer, tandis qu’elle sombre à nouveau dans la douleur et l’effroi de l’abandon. Il a appris à s’en sortir. Elle a appris à finir : « Combien de temps pour comprendre que je n’étais jamais redevenue sa femme, mais que j’étais seulement la porteuse de bols, l’odeur de vermicelle, un manteau de laine qu’il n’aimait pas, que j’étais des fleurs dans un vase qu’il m’aurait jeté au visage pour ne plus me voir, ni mes sourires, ni mes demandes, ni mes cheveux qui tombaient dans les yeux pour que  lui ne voie pas comment je les baissais – maintenant, puisque plus jamais il ne m’a regardée comme les hommes regardent les femmes ».

Mais où Laurent Mauvignier trouve-t-il donc ces mots qui viennent de si profond qu’on a l’impression qu’ils ont été arrachés aux entrailles, qu’ils n’existent pas dans les dictionnaires ? Ce n’est pas un monologue, c’est un halètement, une lamentation organique. D’ailleurs, le lecteur, rendu témoin de cette capitulation, n’est pas épargné. Il ne peut lire ce roman qu’en si reprenant plusieurs fois. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre un écrivain si dérangeant, si différent des autres. Apprendre à lire, aussi. »

   
 

Jérôme Garcin
LE NOUVEL OBSERVATEUR, le 28 septembre 2000

   
 

 

 
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