Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
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Revue de presse –Apprendre à finir
   
   
 

LE MONOLOGUE DE LA FIN

   
 

Par la voix directe et nue de sa narratrice, Laurent Mauvignier décrit de l'intérieur le processus de désagrégation d'un couple.

« Le titre du deuxième roman de Laurent Mauvignier dit le contraire de ce que contient le livre. On n'apprend pas à finir une relation amoureuse, une vie commune. Aucune leçon ne prépare à cette issue. On n'apprend rien. On ne sait rien. Et cependant, les couples se déchirent, se brisent, piétinant ce “ nous ” qui les fondaient. Alors, il faut vivre avec ce déchirement – dans l'ignorance. Mais en même temps, on veut encore et toujours comprendre, encore et toujours s'expliquer à soi-même, expliquer à l'autre ; on voudrait distribuer les responsabilités, lester l'affectivité d'un peu de raison. Mais ce n'est pas possible. C'est pour cela que le non-savoir est habité par les mots, qui ne sont que le ressassement de la douleur.

Rarement un écrivain aura donné une voix aussi forte à ce déchirement et à cette douleur qu'aucune raison n'allège ni console. Une voix directe et nue, elle-même déchirée, qui ne cherche pas à prendre le relais de la réflexion, qui n'explique rien, qui se contente de pâtir. “ …On ne sait pas ce que ça a de force, tout ce qui fait mal. ” L'auteur a choisi, pour ses personnages, une identité sociale qui n'autorise, a priori, aucune échappatoire. Il est éboueur ; elle fait des ménages. Comme si rien ne devait venir atténuer ou dissimuler la nudité de la parole.

Le roman de Laurent Mauvignier est entièrement constitué par le monologue intérieur d'une femme. Il commence au moment où l'échec de sa vie de couple est patent. Mais la chronologie balbutie. Les événements ne s'inscrivent dans aucune suite logique : ils viennent simplement se ranger en vue de cette fin, comme fascinés par elle, attirés par cela même qui fait peur. Ce qu'on croyait solide, bien calé dans les minuscules circonstances de la vie ordinaire, se révèle rétrospectivement friable : “ C'était si fragile tout ça. Et non comme je croyais, discret, avec cette simple discrétion de notre vie, de tous les jours qu'on partageait sans rien attendre en retour que de voir un lendemain, un lendemain pour répéter encore ce jour et que ça dure comme ça, puisque ça paraissait si simple à maintenir. ”

Au début du livre, la femme prépare la maison pour son mari qui rentre de l'hôpital après un grave accident d'automobile. II va être immobilisé là, au foyer, durant de longs mois. Les deux plus jeunes enfants – l'aînée a déjà quitté le domicile familial –, se regroupent dans une chambre afin de libérer l'autre pour leur père. Prendre soin de lui, l'aider à remarcher, c'est aussi accélérer la séparation annoncée avant l'accident. À l'intérieur du processus de désagrégation du couple, cet épisode de la. convalescence, qui est celui de la temporalité de la narration, constitue moins un répit qu'un révélateur : “ C'était seulement de ça que nous vivions. Tous les deux pendant des semaines nous nous sommes retrouvés devant ça, son corps qui reprenait force et vie. (...) Et c'était seulement de ça que nous vivions. De ces quelques pas accomplis d'un jour à l'autre que nous pouvions parler, et même, c'était par ça que nous vivions ça, ces victoires qui déterminaient nos humeurs, nos sourires. ”

“ Je me disais : nous allons réapprendre. Nous allons refaire les gestes de ceux qui apprennent, de ceux qui commencent. Nous allons faire ça, nous, à rebours, retourner vers le début... ”

Jamais, Mauvignier ne s'accorde la facilité d'abriter son personnage derrière des motifs objectivables, “ romanesques ”. Les scènes de ménage que la femme se remémore, l'infidélité du mari, ne sont pas des causes mais les signes d'une détresse que l'on n'a pas vu progresser. On dirait que la lente décomposition du tissu amoureux est moins due aux circonstances extérieures qu'à sa fragilité de nature. La psychologie de la narratrice – l'autre, le mari, ne pensant et n'agissant qu'au travers du discours de l'épouse – ne constitue pas l'axe du récit. Celui-ci, dans son entier, tient dans la voix de la femme, dans cette parole qui tourne autour d'un unique nœud de douleur.

La grande force, l'art de l'auteur – déjà amplement manifestés dans son premier roman (Loin d'eux, Éditions de Minuit, 1999) –, sont dans cette radicalité, ce refus du psychologisme et des ficelles réalistes. Par son monologue, Laurent Mauvignier nous fait entrer véritablement dans la tête et dans le cœur souffrant de son héroïne. “ On ne sait pas avec qui on vit. ” La longue plainte qu'elle fait entendre est tout entière fidèle à cette ignorance dont nous parlions. Le romancier ne la trahit pas, ne joue pas au plus malin. Fidélité qui donne à son roman un accent bouleversant. »

   
 

Patrick Kechichian
LE MONDE, 22 septembre 2000

   
 

 

 
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