Laurent Mauvignier
   
Laurent Mauvignier - Revue de presse
  Accueil
  Biographie
  Bibliographie
  Traductions
  Revue de presse
  Dossiers
  Etudes
  Entretiens
  Contributions
  Photographies
  Liens
  Contact
   
   
 
Revue de presse –Apprendre à finir
   
   
 

LE ROMAN DE LA MISERE ORDINAIRE

   
 

« Quand l’ironie domine, la parodie, le chic fluide ou la franche satire, laurent mauvignier, lui, met les pieds dans le plat. Il rumine l’essentiel. Avec Loin d’eux, son premier roman remarqué par toute la critique, il avait inauguré sa veine létale : le silence, le mal, le suicide, la famille close, la maison même. Et cela dans les milieux les plus modestes ou misérables. Sans croiser le naturalisme ni le mélo. En toute singularité, l’implacable est scruté.

Apprendre à finir. Le titre évoque Marc Aurèle ou Montaigne. En plus rédhibitoire. Mauvignier dépeint l’agonie d’un vieux couple. Non par la rupture romanesque d’un amour neuf, à feu et à sang. Nulle passion écarlate, éclatée. Mais la fin d’un amour durable et profond. Trois enfants, deux petits-enfants, dans un quartier pavillonnaire. Le mari est éboueur. Lever trois heures du matin. L’épouse élève la progéniture, repasse, fait la lessive. Rien de sordide pour autant. Plutôt le bonheur, la simplicité d’un serment infini. Mais, ce passé, on l’apprend après coup. Le roman commence beaucoup plus tard, presque à la fin, avec le retour du mari chez lui, après un long séjour à l’hôpital où l’a conduit un accident de voiture. Sa femme l’attend avec ferveur. Lui, elle. On ne connaîtra jamais leurs prénoms. Pourtant il ne s’agit pas de souligner par cette absence l’anonymat et l’inexistence sociale. C’est plutôt la radicalité des personnes qui émane des deux pronoms : moi, lui. Ce fondamental duo. Le trou qui les sépare.

L’épouse espère de la lente convalescence de son conjoint, le recommencement de leur amour. Table rase. Car le lecteur apprend d’abord par allusions discrètes mais redoutables, puis par des révélations de plus en plus cruelles que l’accident à sans doute été la conséquence d’une crise. Une autre femme est apparue dans la vie du mari. Tout ce qui a été construit, partagé calmement au fil du temps a été incendié, broyé. Le mari s’est mis à passer des nuits loin des siens, de sa maison, de son jardin, de son minuscule havre de paix. La guerre a fait rage, ponctuée de disputes, d’insultes, de coups, de cris que les enfants entendaient, terrorisés, réfugiaient où ils pouvaient. Là dedans, nul potage misérabiliste, nul Assommoir recyclé. La force de Laurent Mauvignier, c’est de rendre universels ses drames situés dans les couches les plus pâles de notre société. Des gens sans pouvoir, sans fric, au ras du réel, cernés par le quotidien le plus fade. Mais ceci n’explique jamais tout à fait cela. Pas de déterminisme strictement économique. C’est pourquoi tout le monde peut se reconnaître dans les impasses ontologiques épinglées par l’auteur. L’épouse part à vélo faire des ménages chez les bourgeois, mais ces derniers sont dérisoires et véridiques, eux aussi. Le silence est partout, le paradoxe, le piège, le malentendu tapis. Le malheur terré dans la texture du temps et du destin humain. Certes, le mari est las de son existence plate, répétitive, dénuée de souffle. Mais le même engrenage se produirait dans un milieu plus luxueux, à travers d’autres rituels, d’autres décors. C’est le propre de l’homme de rater le rendez-vous rêvé avec lui-même, les autres ou de le saboter, de connaître le manque, d’être affamé. Mauvignier décrit cette fatalité dans les scènes d’une précision, d’une vérité visionnaires par la force de ses perceptions habitées de prémonitions et de peurs. Regards noirs, sourires blessants, gestes de colère, caresse refusée et consentie à une autre, irruption des protagonistes dans une chambre, une cuisine ou du fond de la rue. Silence. Bruits familiers. Espace, échos. Vision d’un lit ouvert, défait. Le lieu le plus trivial est un théâtre hanté. Un dispositif de vérité, bourré de signes qui nous tenaillent. Obsession née de l’appareil téléphonique, de son immobilité trompeuse. N’aurait-il pas été déplacé pour appeler la rivale ?

La vie est un traquenard tracé. L’épouse ne se serait-elle acharnée à sortir son homme de ses draps d’invalide que pour l’amener, pas à pas, à marcher sans son aide, à traverser la chambre, la maison, le jardin, la rue… vers l’autre lit ?

Livre de la jalousie qui vrille le ventre : « A quel point ça tord le ventre quelqu’un qui manque. » Livre de la dépossession : « Quand c’est perdre trop que de perdre une simple présence. »

Mais le plus souvent, la phrase est longue, enchevêtrée, chiffonnée, labourée comme perdant son fil, suspendue dans ses efforts pour dire au plus près ce qu’elle arrache du tréfonds. Cette humanité la plus nue et la mieux partagée : le deuil. »

   
 

Patrick Grainville
LE FIGARO, Jeudi 12 octobre 2000

   
 

 

 
© Laurent Mauvignier | réalisé par Rouge Pixel