Laurent Mauvignier
   
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Revue de presse –Apprendre à finir
   
   
 

UNE INSURMONTABLE SOLITUDE

   
 

« Un premier roman réussi, Loin d’eux, avait l’an passé révélé Laurent Mauvignier. Un talent naissant s’y donnait à reconnaître, par la qualité de l’écriture et le sens des ambiances. Ce qu’on pourrait appeler un style. Douze mois plus tard, une deuxième œuvre emporte à nouveau la conviction. L’auteur y déploie en effet un art de démêler les sentiments sans cesser d’en suggérer la complexité, qui se situe bien au-delà d’un simple exercice de virtuosité formelle. Il y a dans ce texte du sens, de la profondeur, de la sensibilité à profusion. Ce qui encore une fois démontre, contre tous les néoréalismes qui clament leur dédain du roman d’aujourd’hui, à quel point l’exploration des tourments et des vertiges d’une seule âme humaine peut faire ressortir des brisures à une bien plus vaste échelle.

Un personnage de femme ici exhale un amour et la souffrance qui s’y trouve attachée. En un monologue pareil à l’épanchement continu de quelque humeur. Une autre parole intérieure, tenue par l’un de ses enfants, vient entre-temps lui faire écho et préciser l’enjeu. Dès les premières lignes, cette narratrice laisse pressentir un malaise de grande ampleur, alors que justement le propos veut apparaître platement domestique : « Il y aura toujours quelqu’un pour repeindre les plinthes. Toujours quelqu’un pour colmater les brèches et enduire les plâtres qui se fendent. » Ainsi se donne à lire son sentiment, alors que s’annonce le retour d’un mari resté longuement hospitalisé, après un accident de la route. La portée métaphorique de ces surfaces défraîchies, de ces effritements, de ces fissures, ne tarde d’ailleurs pas à se manifester au grand jour : ce qui s’est trouvé ainsi dégradé, c’est d’abord la vie de cette femme. Même si, après l’accident et la dépendance qui s’ensuit pour son mari, celle-ci nourrit le fol espoir d’un nouveau début. C’est compter sans les mots et leur charge de sens, qui peu à peu la portent plus loin, exhumant une triste histoire de couple désaccordé, de violences, de tromperie, sur fond de pauvreté dans une cité à la périphérie d’une petite ville de province. Laissant découvrir plus avant l’homme orphelin de sa mère, dès sa sixième année. La guerre d’Algérie aussi : l’épouse se rappelle les débuts de leur vie commune, quand elle devait le tenir étreint, « comme un enfant incapable de dire les cauchemars, la honte qu’il avait ». Les traumatismes d’un roman familial, ceux des heurts aux phénomènes du monde se précisent. Là-dessus était venu le travail en usine et, sans doute, un licenciement. Mais il avait alors eu la « chance » d’être embauché comme éboueur par les services municipaux. Toute une existence, qui refait surface comme par inadvertance, qui traverse pêle-mêle l’esprit de celle qui monologue, sans qu’elle en mesure peut-être la portée. L’écriture, extraordinairement accordée à ce cheminement mental, donne littéralement à voir ce mélange d’aveuglement et de savoir inconsciemment ancré en elle.

Du retour de son mari, elle croit donc pouvoir attendre un changement radical : « J’ai pensé que vivre, dès qu’il reviendrait, ça voudrait dire vivre avec moi », dit-elle, en usant de l’une de ces litotes qui illustrent sa peur congénitale de dire les choses. De leur donner, par les mots, un statut définitif qu’elle ne se sent pas prête à affronter. Laurent Mauvignier la montre, multipliant les attentions dans les gestes du quotidien, tandis que le convalescent ne semble rien vouloir remarquer : à la longue, on en vient un peu trop à oublier que celui avec qui l’on vit « n’est pas un autre nous-mêmes ». Constat d’une incommunicabilité lentement survenue, qui fait qu’un beau jour l’on ne peut plus dire « nous ». Le début du récit ne proposait rien d’autre que l’annonce encore masquée d’une telle fracture. Installant déjà, sans qu’il y paraisse, la couleur de fond de ce monologue. Des images émergent ensuite, qui laissent entrevoir la nostalgie d’un bonheur passé. Ou, plus sûrement, indiquent comment certains moments d’éclaircies, telles des lueurs fugaces, ont été à jamais sublimés. Par exemple le voyage aux Baléares, gagné un jour à l’Intermarché. Ou encore ce que cette femme se représente maintenant comme le temps « de l’ombre fraîche et des nappes étendues sous les chênes. » Un cliché bucolique, en lequel on peut davantage deviner le rêve d’accord et de beauté d’une midinette, que le souvenir d’instants réellement vécus. Là encore, Laurent Mauvignier restitue à merveille le jeu complexe, entre réel et imaginaire, qui se déroule dans cette âme meurtrie.

Car en même temps des mots sont lâchés, qui montrent, contre le désir avoué du personnage, le dessèchement du sentiment et l’absence foncière d’illusion sur nouvelle vie possible, avec celui qui a définitivement trompé ses attentes et sa confiance. À nouveau le sommeil ne vient plus, comme à l’époque où dans le logement l’ont attendait, la peur au ventre, les fracassants retours nocturnes de l’époux infidèle. Car les fils aussi se souviennent. L’un d’eux indique à sa façon la mesure des illusions de sa mère. Dénonce la mystification de cet increvable espoir. L’invite à s’en défaire, au prix d’un terrible travail sur soi. Une manière de deuil d’un amour complètement fantasmé. Désormais, dit-elle pour finir du mari, « je n’aurai pour lui que le regard qu’on traîne sur les photos quand on passe un chiffon dessus, c’est tout. » Une lucidité désolée, avec peut-être là derrière le tout premier mouvement d’émancipation ? C’est dans cette zone d’incertitude que se trame le deuxième roman, plein, sensible à l’extrême, tendu tout en finesse, de Laurent Mauvignier. »

   
 

Jean-Claude Lebrun
L’HUMANITE, 21 septembre 2000

   
 

 

 
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