Ouvrir le deuxième roman d’un auteur dont le premier fut remarqué et loué rend à la fois impatient et anxieux. C’est donc dans cet état qu’on aborde Apprendre à finir, de Laurent Mauvignier. Il reprend là le thème de Loin d’eux, celui du départ et de la présence silencieuse d’un absent. Mais si dans Loin d’eux les héros après un suicide se retrouvaient en aval de la douleur, dans Apprendre à finir ils se placent en amont. Dans l’insupportable, qui est, selon l’expression empruntée à l’écrivain Maurice Blanchot, « la calme angoisse de l’attente » d’une fin. « J’attends que tu partes pour ne plus avoir à me dire chaque jour, il va partir ». Tout tient dans cette phrase fatale.
Déjà, il aurait dû la quitter, elle, les enfants, la cité. Son accident de voiture a différé la séparation. L’histoire commence par sur un faux espoir : son retour de l’hôpital. Elle a tout préparé pour l’accueillir, les enfants, la chambre, les mots à dire et surtout ceux à taire, pendant le temps suspendu de la convalescence. Un temps prêté, qu’elle voudrait immobile, où « mes gestes qui l’aident sont la meilleure façon de lui parler », ce temps qui joue pour lui et contre elle : « car lutter pour vivre, c’était vivre contre moi… », et le regarder revivre c’est réaliser qu’il va partir. Cette écriture, sans cri, dont chaque phrase distille les indices d’une catastrophe, comme autant de bombes à retardement, confirme, ici, l’écriture de Laurent Mauvignier. Il sait l’emploi subtil de ce que Nathalie Sarraute nommait la « sous-conversation », cette habileté à faire glisser la parole avec des mots anodins qui, lancés sur un certain ton, atteignent la violence d’un projectile. Il sait contenir le chagrin dans un flux intérieur, séquestrer à perpétuité le désespoir : « Rien ne change. Tout est déjà là. Rien, il n’y a qu’à attendre ce jour qui nous délivrera de l’illusion des autres, c’est tout. »
De Laurent Mauvignier, on apprend qu’il est né en 1967 et qu’il habite Tours. Point final. En deux courts romans, il impose avec virtuosité sa musique de l’inoubliable et de l’inconsolable sur la gamme de la perte.