Laurent Mauvignier
   
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Entretiens – Dans la foule
   
   
 

LE MONDE, entretien avec Patrick Kechichian

   
  A l’occasion de la sortie de « Dans la foule »,  Prix du roman FNAC, l’auteur d’ « Apprendre à Finir » nous parle de son métier et de la position de l’écrivain face aux événements
   
 

« De son métier d’écrivain, Laurent Mauvignier parle sobrement. Pas de théorie sur l’élection ou l’exception, sur les misères et les grandeurs de la condition littéraire, mais une forme de modestie fataliste que le succès de ses livres n’a pas entamée. « Je suis un peu une caricature, avoue-t-il : « tout petit déjà… » A l’école, quand on me demandait ce que je voulais faire, j’avais envie de répondre que mon désir était de continuer à remplir mes cahiers ». Si la littérature est son milieu, ce n’est donc pas au sens social ou mondain – il habite Toulouse et n’a visiblement pas l’intention de se rapprocher de Paris pour des raisons stratégiques. Il faudrait donc plutôt parler d’un milieu naturel dans lequel la vie s’organise, avec ses fatigues, ses questions, ses accélérations… « Pour moi, c’est une activité à temps complet : même quand je ne fais rien, je suis dedans. Plus on est disponible, plus le moment d’écriture vient facilement. Il y a une macération, quelque chose qui travaille avec. Mais j’aimerais qu’il y ait parfois des pauses. »

C’est au printemps 1999 que Laurent Mauvignier publie son premier livre – né en 1967 à Tours, il a alors 32 ans. Avec Loin d’eux, une voix véritablement singulière s’impose. Sans la moindre complaisance, hors de tout soupçon de sentimentalisme ou de naturalisme, il dit la solitude et la parole manquante. Il rend sensibles le silence et tous les discours qui circulent dans l’espace familial ou amical. Autour du suicide de Luc, une suite de monologues tente de cerner l’incernable, de circonscrire la douleur à l’aide d’une langue trouée, impuissante.

Un an plus tard, Apprendre à finir continue, sur le même mode, mais cette fois à propos de la désintégration d’un couple, l’exploration de ces zones d’empêchement et de contention de la parole. «On ne sait pas ce que ça a de force, tout ce qui fait mal », dit la narratrice. Le livre, qui obtient plusieurs prix, dont celui du Livre Inter, connaît un succès spectaculaire. Mauvignier devient l’un des auteurs en vue des éditions de Minuit. Il mesure la chance, ou le privilège, de publier ses livres sous la couverture blanche, frappée d’une étoile. « Quand j’ai commencé à écrire, j’étais très ami de Tanguy Viel [autre auteur de Minuit] Nous avons publié à peu près en même temps. On se disait qu’on n’était pas complètement à côté de la plaque. Il n’y a pas d’école Minuit, mais une forte identité liée au caractère artisanal de la production. Ici, dans les mots « maison d’édition », le mot « maison » est encore important. C’est une question d’abord humaine. A mes yeux, Beckett, avec sa double dimension tragique et comique, plus que le Nouveau Roman, est un point de ralliement. »

Mais le succès ne peut aller sans question. « J’ai eu l’impression d’un malentendu », se souvient Laurent Mauvignier, à propos « de lectures trop précises, trop psychologiques » d’Apprendre à finir. « On me disait, par exemple, «ah, comme vous comprenez bien les gens », comme si on était tous dans le même sentiment. Même si toutes les lectures sont possibles, valables, que tout est dans le livre, on a envie de ne pas être complètement d’accord. Il y a quelque chose qui ne veut pas, qui résiste… » Le souci formel, la réflexion, non pas théorique mais en acte,  sur l’écriture sont inséparables du contenu. Elle le fonde. Surtout si ce contenu est, comme chez Mauvignier, tellement à fleur de peau, tellement identifiable à toutes les détresses du monde – et donc incitant le lecteur à les partager. « Le livre d’après, Ceux d’à côté, en 2002, je l’ai écrit très vite, et de manière réactive. Je voulais essayer de comprendre une personne qu’on n’avait pas du tout envie d’aimer : un violeur. Et là, je me suis aperçu qu’il y a plus de procureurs que d’avocats. C’est une expérience qui m’a marqué. Jusqu’où peut-on pousser cette question-là ? J’étais un peu naïf sur cette limite à la compréhension et à la compassion. » De fait, la voix du violeur vient heureusement déranger le confort de lecture que, sans le savoir, on avait laissé s’installer. Ou plus insidieusement, l’identification et la compréhension jouent autant avec un criminel qu’avec un narrateur « innocent ».

Dans la foule, avec d’autres moyens, une audace plus affirmée, bouscule également notre capacité d’empathie. Où sommes-nous, en tant que lecteurs, par rapport à l’action qui se déroule, aux personnages qui parlent, racontent ? Le roman de Mauvignier est tout entier, sur ce plan, l’équivalent d’une interpellation. Et cette interpellation participe pleinement de l’effet puissant de son livre.

S’agit-il d’un tournant dans son œuvre ? « J’ai l’impression que c’est un aboutissement et en même temps comme un premier livre. J’ai eu le même étonnement à l’écrire que j’avais eu pour Loin d’eux. D’un seul coup l’impression que quelque chose se libère, se décoince dans l’écriture. Ce n’est peut-être pas un tournant, mais une amplification. C’est comme si mes premiers livres m’avaient appris quelque chose et que je peux commencer là à travailler avec cette chose. »

Construction polyphonique
D’une construction plus complexe et polyphonique que les précédents romans de Mauvignier, Dans la foule a pour point de départ un drame collectif, celui du stade du Heysel en mai 1985. Le sujet même réclamait d’autres moyens. « Je voulais que ce soit un livre avec plus de sonorités, de matières, de couleurs, de lumières, de descriptions aussi. Jusque-là mes personnages étaient un peu rêveurs, c’étaient de petits Don Quichotte, ou de petits Bovary. Chaque fois, je les confrontais à un réel qui cassait un peu le roman en train de se faire. En même temps, ce réel n’était jamais nommé. Ici, c’est le stade du Heysel. »

A écouter Laurent Mauvignier, et surtout à lire son livre, on mesure l’impact imaginaire de certains événements. Des images qui tentent de traduire un réel indicible, tragique, en excès. Cette « sidération, cette fissure dans la réalité », l’écrivain les a éprouvées – mais il n’est pas le seul – après le Heysel, avec le 11 septembre. A chaque fois, comme il le dit, quelque chose « de l’ordre de l’impossible » est en train d’avoir lieu. Qui sommes-nous face à ses événements ? Comment en témoigner ? « Pour moi, il y a dans le drame du Heysel comme un rappel de l’histoire du XXè siècle. On est vraiment du côté de Nuit et Brouillard. On ne peut pas penser aux charniers… » Au-delà, Mauvignier pose la question de la responsabilité de l’écrivain – une question moins démodée que certains voudraient le laisser entendre. « C’est quoi, un romancier français de moins de 40 ans aujourd’hui ? Il y a une nécessité de s’emparer de ce qui fait l’histoire et l’actualité, de ne pas en rester à la guerre de 14-18. »

Les personnages de Mauvignier parlent toujours à la place, en faveur de ceux qui n’ont pas de voix. Mais en même temps, ils n’ont de biographie et d’existence que celles de ce présent où ils tiennent discours. « Pour moi, le souci est d’abord celui du rythme, pas de l’incarnation. Je n’ai pas de souci naturaliste. D’un personnage à l’autre, je m’aperçois que les voix peuvent être interchangeables. Néanmoins, dans ce roman, j’ai essayé de mieux les accentuer, pas tant du point de vue de l’incarnation qu’en fonction des contrastes sonores et des rythmes. »

« Francesco, j’enrage contre le sort qu’on nous fait, cette violence qu’il faut se faire pour commencer à tenir debout ».
Contre cette violence qui ne tombe pas du ciel, qui se développe dans le cœur des hommes, Mauvignier, sans faiblir, oppose la faiblesse des voix, des personnes – fussent-elles elles-mêmes accaparées par la violence. Avec cette double et solidaire conscience qui honore la littérature : celle de la morale et celle de la forme. »        

   
 

Patrick Kéchichian,
Le MONDE, vendredi 15 septembre 2006.

   
 

 

 
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